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Full text of "Le programme des modernistes: Réplique a l'encyclique de Pie x: "Pascendi ..."

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LE PROGRAMME 

DES MODERNISTES 



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BDUOTBtQDI DE (RITigUE RELIGMSE 

LE PROGRAMME 
DES MODERNISTES 

RÉPLIQUE 

à rmcycliqiie de Pie X : " Pascoidl Domiolcl Gre0 " 

• Que ce qDl doit monrlr, meure ; que ce 
qnt d<Hl p6rir, périsse. 

ZACHtnii XI, 9 1. 

• Elargis l'espi™ ■!" ta teate, qu'on dépitée 
!■> onTertnrea de ta demeare ; as relleus pas 1 
allonge les cordages et aflermls tee nleoi I 
Car tn le répaDdraa t droite et t ganehe ; ta 
poat^rilé envahira 1«s nation» et peaptela lea 
Tlllei dteertea. 

laïlc UV, M • 



PARIS 

LIBRAIRIE CRITIQUE 
EMILE NOURRY 

il, rot NotrfDama di LorltH 

1908 
TOUS nnom Binnvta 



i,Coo^^lc 



.^^ 



f.^^ 



D«,:^i 1„ Google 



"^Lù/h 






A M. EMILE NOURRY 



Cher Monsieur, 

Vous me demandez une préface pour la tra- 
duction française du « Programme dea Moder- 
nistes » ; mais U serait superflu de parler ici 
de la disposition d'esprit de ces derniers et de 
leur attitude après l'Encyclique Pascendi, puis- 
que les pages qui vont suivre expliqueront 
l'une et l'autre, d'une manière un peu synthé- 
tique peut-être, du moins avec toate la clarté 
désirable. 

Je crois cependant que je pourrai intéresser 
les lecteurs de cette traduction en leur faisant 
connaître quelques épisodes inédits et caracté- 
ristiques des efforts tentés par ie Vatican pour 
préparer en Italie et au dehors ud accueil favo- 
rable à l'Encyclique, accueil que les auteurs 
de ce document jugeaient nécessaire, car ils 
n'ignoraient point que cette publication allait 



: L.^K^il^lC 



U PRâPACE 

soulever les plus énergiques protestations de 
la part des savants et des esprits libres. 

Or le Vatican, qui ne manque certainement 
pas de moyen d'influeoce, a atteint en partie 
le but qu'il se proposait, car s'il n'a pu influen- 
cer la presse indépendante et honnête — en 
sensible minorité chez nous, malheureusement 
— il a vu des journalistes libéraux et francs- 
maçons, des philosophes rationalistes et des 
protestants emboîter le pas aux cléricaux pour 
proclamer la logique de l'acte pontifical et par 
conséquent l'hérésie des modernistes. 

Mais ces jugements que le public croit im- 
partiaux et désintéressés, parce qu'il en ignore 
la provenance, sortent précisément, à de rares 
exceptions près, du même ofllce de rédaction 
d'où l'Encyclique est sortie. Ceux qui connais- 
sent les conditions faites à la presse romaine 
savent que quelques personnes seulement ont 
le monopole des nouvelles vaticanes, que celles- 
ci leur sont communiquées avec l'obligation de 
les publier dans la forme et de la manière qui 
leur sont ordonnées, et que si quelqu'un de ces 
privilégiés s'avisait de contrevenir à l'obliga- 
tion imposée, il se verrait fermer immédiate- 
tement et pour tonjours toutes les voies d'in- 
formation. 



D«,:^ii,,Goo'^li: 



PRÉFACE m 

Ces personnes ont en outre le monopote des 
journaux ; il est de Dotoriété publique qu'elles 
ont à leur disposition huit ou neuf journaux 
Italiens et étrangers pour les nouvelles du Vati- 
can ; celles-ci sont envoyées simultanément et 
dans la même forme h tous les organes en ques- 
tion: toutes sont puisées à la même source sûre 
et intarissable et qui d'ailleurs n'est pas seule- 
ment riche en informations, mais encore en 
expédients. On sait, en effet, que le correspon- 
dant romain d'un grand journal de la haute 
Italie ne cache pas h ses amis les secours finan- 
ciers qu'il reçoit du Vatican et l'impossibilité 
où il serait sans cela de faire vivre sa famille 
avec les 200 lires environ d'appointement que 
lui sert le journal ; il ne saurait par conséquent 
refuser une assistance matérielle due à la géné- 
rosité intéressée de ceux à qui il ne cesse de 
prodiguer, chaque jour, hommages et louan- 
ges. 

On est également au courant des relations 
d'autres « correspondants romains » avec un 
certain Monsignor dont on a beaucoup parlé 
au cours des polémiques qui ont suivi l'appa- 
rition de l'Encyclique Pasceudi. Ce Monsignor 
a installé dans sa maison, située dans le cen- 
tre, ii peu de distance de la « salle de la presse » 



: L.^K^il^lC 



au Télégraphe, une véritable agence d'infor- 
mations avec téléphone particulier dont le nu- 
méro est éliminé, peut-être par prudence, de la 
liste des abonnés, mais communiqué par lui 
avec empressement aux personnes intéressées 
à le connaître. C'est de cette agence que sort 
aussi le bulletin du Vatican connu sous le nom 
de K Correspondance romaine », qu'un catho- 
lique italien notable n'a pas hésité de qualifier 
publiquement de « fameux ». C'est elle égale- 
ment qui a publié 1' « extrait autorisé » de 
l'Encyclique Pasccndi reproduit par tous les 
journaux d'Europe. 

Et vraiment le « plan régulateur » de l'ac- 
cueilàfaireàl'Ëncycliqueaétéaussibienexécuté 
que conçu, en sorte que la « correspondance 
romaine » pouvait affirmer, quelques jonrs 
après, que la grande majorité des organes de 
la presse internationale avait accueilli l'En- 
cyclique comme un acte juste et nécessaire de 
la part du Vatican. Dans cette constatation du 
clandestin bulletin, désavoué par Pie X dans 
un interview qui n'a pas été démenti, il y 
avait évidemment de l'exagération. Mais à ce 
moment-là tout était bon pour donner aux 
catholiques du monde entier l'illusion de la 
nécessité de l'Encyclique que la plupart regar- 



FRÉPÀCE V 

daient comme souverainement inopportune et 
préjudiciable à l'Eglise, à une époque oîi son 
influence diminue sensiblement dans les na- 
tions ouvertes au progrès moderne. 

A la nouvelle que les modernistes prépa- 
raient une réponse respectueuse et calme & 
l'Encyclique, toute la presse cléricale se sou- 
leva en criant au scandale et en faisant des 
vceux pour qu'une telle honte fi\t épargnée à 
l'Église. Le « Programme des Modernistes », 
rédigé avec le concours des modernistes des 
autres pays, parut le 28 octobre, un mois après 
l'Encyclique Pascendi. La haute sérénité de 
celte réponse, son respect profond pour la 
personne du Souverain Pontife, le souffle inté- 
gralement chrétien qui l'anime, sa clarté, sa 
franchise ont produit généralement une im- 
pression profonde dont le contre-coup s'est 
aussitôt fait sentir dans la presse. Celle-ci, après 
avoir déclaré tout d'abord que l'Encyclique 
était un acte logique et légitime de la part de 
l'autorité, ne peut s'empêcher de reconnaître 
dans la réplique la justesse et la légitimité de 
la défense en même temps qu'un sincère atta- 
chement à la cause du christianisme joint à des 
études consciencieuses et solides. 

Mais les coups aveuglement portés par l'au- 



: L.OO^k- 



torité n'étaient encore qu'à leur début. Quel- 
ques jours après la publication du « Pro- 
gramme d^s Modernistes b le Cardinal Vicaire 
de Sa Sainteté rendait, un décret prononçant 
l'excommunication, en la forme réservée au 
Pape, contre les auteurs, les rédacteurs et tous 
ceux qui d'une manière quelconque avaient col- 
laboré à la composition de la Réplique. Le vo- 
lume était interdit dans le diocèse de Rome sous 
peine de péché mortel pour ceux qui l'achète- 
raient, le vendraient ou le détiendraient, et l'on 
invitait tous les Évêques à rendre un semblable 
décret pour leurs diocèses respectifs. 

Il me serait impossible de décrire l'impres- 
sion désastreuse produite par ce décret. Qu'il 
me sufQse de dire qu'ayant rencontré, le jour 
suivant, l'un de mes amis, prélat instruit et 
fort estimé qui occupe un poste éminent dans 
la hiérarchie ecclésiastique, et lui ayant de- 
mandé son avis sur la récente mesure, je reçus 
de lui cette réponse : a Chaque jour nous ap- 
porte une nouveauté ; hier, par le moyen de la 
Réplique à l'Encyclique, que je me suis bien 
gardé de lire, les modernistes ont pris en face 
du Vatican une attitude de combat, et mainte- 
nant voici que celui-ci, qui reste désarmé et 
sans action directe pour frapper les dissidents. 



lance au milieu de l'indiflérence générale, sans 
se préoccuper de l'elîet tout opposé qu'elles 
produisent dans le monde des fidèles et des in- 
croyantSj des excommunications destinées, je 
le prévois bien, à demeurer lettre morte. Il no 
nous reste plus, cher ami, ajouta-t-il tristement, 
qu'à nous tenir chez nous, cachés et inertes, 
tandis qu'il y aurait tant à faire en dehors de 
ces luttes doctrinales... » 

Telle fut l'impression dans le monde ecclé- 
siastique le plus orthodoxe. Je ne parle pas de 
celle qu'éprouvèrent les modernistes. J'ai en- 
tendu dire plusieurs fois, ces jours-ci, qu'il n'y a 
plus maintenant à se préoccuper aucunement 
du Vatican et qu'il faut se mettre à étudier avec 
une nouvelle ardeur. C'est là le seul moyen de 
rendre à l'Église cette importance et cette in- 
fluence sociale que d'autres, de jour en jour, 
semblent prendre à tâche de lui ravir. 

L'autorité, d'autre part, était aux aguets pour 
découvrir quels pouvaient bien être les auteurs 
de !a Réplique que l'on affirmait être des prê- 
tres. Le matin du jour qui suivit la promulga- 
tion du décret d'excommunication, on envoya 
dans les églises de Rome où les prêtres « sus- 
pects » disaient la messe, des amis sûrs pour 
voir si quelqu'un d'entre eux, frappé par 



Vm PR^PACB 

l'excommunication, s'abstiendrait de célébrer. 
Mais il n'y eut pas une messe de moins à Rome 
ce jour-là. Il fallait donc chercher ailleurs les 
auteurs, et ie Cardinal Vicaire, après avoir con- 
féré à midi avec son secrétaire et pris con- 
naissance du résultat négatif de l'enquête, télé- 
graphia aux Ëvêques des diocèses où se trou- 
vaient d'autres prêtres tenus en suspicion, afin 
qu'ils fissent des recherches de leur côté. Mais, 
malgré tous les moyens mis en œuvre par 
l'autorité, il n'a pas été possible jusqu'à ce 
jour, de connaître même un seul des auteurs 
présumés de la Réplique. On fait cependant à 
ce sujet les conjectures les plus variées. Le 
premier ecclésiastique soupçonné fut naturel" 
lement Dom Romolo Murri, puisqu'on le reud 
responsable de tous les actes des modernistes. 
Mais on apprit ensuite que ses conceptions 
philosophiques étaient, en substance, différen- 
tes de celles des rédacteurs de la Réplique, bien 
qu'il s'accordât avec ces derniers pour tout ce 
qui concerne la critique biblique et historique. 
On cessa donc de voir en lui, comme on l'avait 
prétendu, l'auteur ou du moins le rédacteur 
principal du document. Ce fut alors le tour 
du Père Giovanni Semeria que l'on savait très 
sympathique aux idées exposées dans le livre 



en question ; puis de l'abbé Ernesto Buonaiuti, 
directeur de la Itivista storico-critica di scienze 
teologiche et hardi propagateur des théories 
immanentistes, jeune homme de grand talent, 
ci-devant professeur à l'Université pontilîcale 
Apollinaire et qui fut privé de ses fonctions à 
la suite d'une insidieuse campagne de dénigra- 
tion menée contre lui par la Civiltà Cattolka, 
enfin auteur, sous le pseudonyme de G. Landro, 
d'un opuscule sur la philosophie de l'action qui 
eut beaucoupde succès. On pensa ensuite ai ncri- 
miner le Père Alessandro Ghignoni, barnabite, 
dont lerécentet volontaire éloignementde Rome 
pour l'accomplissement d'un grand devoir de 
solidarité humaine et chrétienne vis-à-vis d'un 
frère qui avait besoin de son aide, accrédita 
l'idée qu'il avait été exilé par l'autorité comme 
fortement suspect ; puis le Père Giovanni 
Genocchi des Missionnaires du Sacré-Cœur, 
membre de la Commission biblique, dévoué h. 
la jeunesse dont il est très aimé. On en vint 
enlîn aux suppositions les plus curieuses : un 
évêque, recteur d'un séminaire romain, fut 
accusé lui aussi d'avoir collaboré à la Réplique, 
parce qu'il permettait aux élèves de son sémi- 
naire de lire la Hivista di CuUura de Dom 
Murri et que, plutôt réservé dans la controverse 



: L.^K^il^lC 



X PHÉFACB 

contre les modernistes il lui arrivait même 
parfois de les défendre. Un jeune Père des 
Missionnaires du Sacré-Cœur, fort instruit, 
secrétaire d'une commission pontificale, com- 
plètement étranger aux controverses actuelles, 
fut désigné lui aussi comme pouvant bien être 
l'un des auteurs de l'ouvrage condamné, pour 
la seule raison qu'on le voyait se promener 
parfois en compagnie de quelques étudiants 
universitaires connus comme modernistes. Et 
l'on en pourrait citer bien d'autres encore. 

Le grand organe des Jésuites, la Civillà Catto- 
lïca, par ses insinuations perfides, ne tarda pas 
à venir, comme policier volontaire, prendre sa 
part des écrasantes fatigues occasionnées par 
ces recherches. La tâche, en effet, est difficile 
et rude ; on ne trouve personne qui soit dis- 
posé à violer le secret imposé et l'on n'a même 
pas cette fois-ci la ressource de la dévote scru- 
puleuse qui, pour soulager sa conscience tour- 
mentée par un doute angoissant, a recours aux 
lumières des Révérends Pères de la Cimltà. On 
n'a certainement pas oublié la pieuse dame 
qui, scandalisée d'avoir assisté à une réunion 
des « Cbevaliers du Saint-Esprit » suspects de 
«fogazzarîanisme», alla épancher son indigna- 
tion chrétienne dans les bras de l'un des Pères 



D,<,,r,:^i 1„ Gotlglc 



de la Civillà, afin que la chose fût dûment com- 
muniquée aux ortiiodoxes lecteurs de la revue. 
Mais dans les circonstances présentes on n'a 
même pas d'espoir de ee genre. 

Cependant ceux qui, au Vatican, sont char- 
gés d'attirer l'attention du public sur les actes 
du Souverain Pontife ou attribués au Souverain 
Pontife, continuent leur guerre aveugle, obsti- 
née, contre le modernisme, guerre dirigée plus 
particulièrement contre les personnes et qui 
dégénère en une véritable diffamation d'autant 
plus coupable qu'elle se présente comme 
approuvée par la suprême autorité religieuse. 

Georges Tyrrell, un des plus puissants esprits 
dont le catholicisme aujourd'hui puisse se faire 
gloire, est insulté bassement avec les procédés 
coutumiers par le clandestin petit bulletin du 
Vatican, et à ses réponses dignes et vigoureu- 
ses, on objecte qu'il méconnaît l'autorité de 
l'Église. 

Le Monsignor, qui fait la pluie et le beau 
temps au Vatican et au dehors, continue à rece- 
voir les journalistes, à téléphoner, à donner 
ses jugements autorisés, à la condition, bien 
entendu, qu'on ne divulgue pas son nom : 
« Tel prêtre a été vu en compagnie de telle 
personne ; on croit par conséquent qu'ils sont 



: L.OO^k- 



en train de comploter quelque chose contre le 
Vatican. Tel Père quitte Rome parce qu'il est 
fortement soupçonné d'être l'un des auteurs de 
la Réplique. Le Père Tyrrel est dorénavant hors 
de l'Église. Le cardinal Newman n'a absolu- 
ment rien de commun avec les modernistes. Le 
modernisme est déjà objet de curiosité archéo- 
logique ». Et dans les conversations privées, 
il en dit bien d'autres. 

Mgr De Lai, l'un des adversaires les plus 
déclarés et les plus tenaces des nouveaux cou- 
rants d'idées, est élevé à la pourpre. Le cardi- 
nal Capecelatro, sollicité par le Vatican, combat 
le modernisme dans des interviews et des dis- 
cours publics. Mgr Bonomelli — lui aussi ! — 
interdît bruyamment dans son diocèse les re- 
vues modernistes, toujours à l'instigation du 
Vatican qui veut tromper le public en lui mon- 
trant que ceux-là même qu'on regarde comme 
des hommes savants et sachant être de leur 
temps, attaquent le modernisme. Le Pape fait 
paraître un nouveau document pour conférer — 
chose vraiment inconcevable — à. la Commis- 
sion biblique, célèbre par ses délibérations for- 
mellement contraires aux conclusions des hom- 
mes de science, l'autorité de congrégation ro- 
maine dont les décisions devront être accep- 



D«,:^ii,,Goo'^li: 



PnipACB lui 

tées en conscience par ies fidèles. Un sémina- 
riste sicilien, élève d'un collège de Rome, 
trouvé en possession d'un exemplaire du « Pro- 
gramme des Modernistes », vient d'être expulsé 
ipso facto et rapatrié. On n'en finirait pas si 
l'on voulait tout dire. . . 

On annonce l'apparition de deux contre-répli- 
ques à la Réplique des modernistes. 

L'une d'elles a vu le jour hier : c'est un opus- 
cule sans valeur dû à un Monsignor méridional 
qui eut son heure de célébrité par suite d'un 
procès intenté à un évêqiie de la Fouille. Il ne 
vaudrait vraiment pas la peine de s'occuper de 
ce lihcUe qui, au lieu d'opposer des raisons 
sérieuses et des doctrines aux arguments des 
modernistes, vomit contre eux les injures les 
plus venimeuses, leur prodiguant des épithè- 
tes que ne se permettent point les gens bien 
élevés et qui, à plus forte raison, ne devraient 
pas servir à un prêtre pour invectiver ses frè- 
res. Mais l'histoire de cet opuscule a, elle aussi, 
des dessous qui méritent d'être connus et qui 
donnent une idée peu favorable des intentions 
et des procédés des adversaires du moder- 
nisme. 

La brochure devait être éditée par une li- 
brairie pontiUcale de Rome. Elle fut donc en 



: L.OO^k- 



voyée au maître des Sacrés Palais pour être re- ' 
vêtue de Vimprimatur. Mais !e Père Lepidi ne 
ne crut pas devoir l'accorder et il retourna Jes 
épreuves h l'auteur avec une lettre lui expli- 
quant qu'il était nécessaire de changer le titre 
et de supprimer bon nombre de phrases inju- 
rieuses et triviales. Cependant l'auteur se garda 
bien de suivre les conseils du P. Lepidi et après 
avoir simplement modifié le titre, il imprima 
l'opuscule tel qu'il était écrit, sans omettre la 
mention d'imprimatur. 11 en expédia ensuite 
un exemplaire au maître des Sacrés Palais à qui 
il écrivit en même temps pour s'excuser de 
n'avoir pu obtempérer à son désir, attendu que 
l'ouvrage était déjà imprimé, ajoutant qu'il 
avait du moins changé la couverture et modifié 
le titre. Cette couverture imprimée par une typo- 
graphie pontilîcale ne portait plus le nom de 
la librairie qui en avait annoncé la publication. 
Le P. Lepidi, indigné de cette manière d'a- 
gir, avait l'intention de faire connaître aux 
journaux la vérité sur l'imprimatur du volume 
en question, afin de mettre en garde les catho- 
liques, mais des amis lui firent entrevoir que 
sa lettre appellerait l'attention sur l'opuscule 
qu'il valait mieux ignorer ; il suivit donc leur 
conseil et garda le silence. 



i,Coo^k' 



li n'est pas inutile de faire remarquer en 
passant que l'auteur en robe violette, dans son 
double procès devant les tribunaux civils et 
ecclésiastiques, était assisté auprès de ta Congré- 
gation du Concile par un avocat connu, corres- 
pondant romain d'un journal socialiste, précé- 
demment rédacteur de l'organe officiel du Saint- 
Siège, puis directeur d'un journal ennemi du 
Vatican et qui, à cause de son attitude particu- 
lière dans la presse, fut récemment chassé de 
la direction de la dite feuille socialiste. 

Mais j'entends la question qui m'est posée, 
spontanée, pressante : Et que fait donc le 
Pape? 

Ah ! le Pape ! 

Je l'ai vu l'autre jour dans la salle du Consis- 
toire, alors qu'il tendait aux visiteurs, mem- 
bres du Congrès anti-esclavagiste, une main 
lourde et fatiguée. Et j'ai entendu aussi ses pa- 
roles décousues, ses idées d'un autre âge : 
a Un gouvernement, pour bien gouverner, doit 
être despotique et tyrannique ». Peut-être, cher 
Monsieur, n'avez-vous pas lu ces paroles et 
d'autres semblables dans le texte officiel du dis- 
cours publié deux jours après. Mais je les ai 
entendues de mes oreilles et d'autres les ont 



D«,:^il,,G00^k' 



tn PBÉPAGti 

entendues commemoi et nous enavons éprouvé 
une grande tristesse. Je me souvins alors de ce 
que m'avait dit la veille le rédacteur d'un jour- 
nal romain, le seul journal romain peut-être 
qui garde sa liberté de jugement et une vue 
claire de la situation, parce qu'il est le seul 
que n'influence pas l'esprit de parti : « L'Église 
traverse une période d'aveuglement dont on ne 
retrouve des exemples analogues qu'à certaines 
époques du Moyen-Age, moments si tristes que 
l'Ëglise elle-même est obligée de les déplorer 
aujourd'hui. Souhaitons qu'elle n'ait pas h dé- 
plorer de même la présente phase do son his- 
toire qui n'est certainement pas la plus tran- 
quille ». 

C'est avec le même souhait, cher Monsieur, 
que je termine. 

GUGLIELMO QUADRATTO. 



Rome, 8 décembre 1907. 



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INTRODUCTION 



NÉCESSITÉ d'une EXPLICATION 



Un document aussi grave que la récente 
Encyclique pontificale, grave par son contenu 
comme par la forme elle-même ; une tentative 
aussi étudiée de présenter au public les doctri- 
nea modernistes (1) sous un jour faux et anti- 
pathique ; une accusation, émanant d'une si 
haute autorité, qui fait de nous autres, moder- 
nistes, de dangereux adversaires de la piété 
chrétienne et d'inconscients propagateurs d'athé- 
isme, nous imposent, vis-à-vis de notre propre 
conscience et de la conscience collective des 
fidèles et en présence du vif intérêt soulevé 
dans le public, le devoir d'exposer sans dégui- 

(1) Noua déclnroDI une lois pour toutes que c'est uniquement 
pour nous taire comprendra du public que nouj adoptons ce 
mot consacré par l'Encyclique, mais que nous ne croyons pas 
qu'une désignation nouvelle soit nécessaire pour définir notre 
attitude religieuse, qui est simpleraent celle de chrétiens et de 
catholiques vivant en harmonie avec l'esprit de leur temps. 



; L.OO'^k' 



6 tNTIlODDcnON 

sèment notre pensée. Nous ne pouvons demeu- 
rer impassibles sous les violentes attaques que 
le chef suprême de l'Eglise, tout en reconnais- 
sant en noui ses ûdèles soumis, décidés à lui 
rester attachés jusqu'à notre dernier Boupir, a 
cru devt^r diriger contre nous. Notre réponse 
n'aura donc rien d'arrogant ; c'est un élémen- 
taire principe de justice que l'accusé se défende. 
Et nous ne pouvons croire que ce droit nous soit 
refusé à un moment si critique pour l'avenir du 
christianisme catholique ; d'autant plus que si 
l'Encyclique, avec une âpreté inaccoutumée, a 
prononcé contre nous une condamnation for- 
melle, elle a voulu aussi, par une sorte de pro- 
cédure dont nous lui sommes reconnaissants, 
résumer à sa manière nos doctrines et faire 
précéder la sentence d'une réfutation par trop 
facile. C'est pourquoi nous avons lieu de croire 
que l'arrêt rendu contre nous ne porte qu'autant 
que la synthèse de nos pensées contenue dans 
l'Encyclique est exacte et que les raisons invo- 
quées pour nous frapper au nom de la tradition 
sont valables. Nous avons ainsi non seulement 
le droit, mais le devoir d'intervenir, de relever 
le défi de controverse que l'Encyclique semble 
nous adresser et de discuter les doctrines qui 
nous sont reprochées. Fils dévoués de l'Eglise ; 
soumis à l'autorité dans laquelle nous voyons se 
prolonger le ministère pastoral des apôtres ; 
comprenant l'harmonie qui doit régler dans 



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INTIlObOCTiON 7 

toute société religieuse les rapports entre le 
pouvoir et la conscience individuelle ; partici- 
pant à l'intense vie spirituelle qui circule dans 
tous le ; membres de la société cqjtholique, corps 
mystique du Christ, nous nous pli^Sentons, sans 
présomption, mais avec le profond sentiment 
des droits qui appartiennent à notfti^^sonna- 
lité religieuse, devant la société à laquelle nous 
appartenons, pour répondre à l'accusation lan- 
cée avec tant de véhémence contre nous. Nous 
ne mendions pas des excuses; encore moins 
croyons-ndus pouvoir mendier un pardon. Nous 
exposons simplement notre pensée que noua 
soumettons au jugement de nos frères et nous 
attendons aussi le jugement de l'histoire. A 
l'heure où s'annoncent de si grandes révolutions 
morales, tandis que le monde intellectuel, tou- 
jours éloigné du Christ et de son Eglise, s'ache- 
mine par des voies diverses vers une transfor- 
mation encore indécise de sa psycholo^e, nous 
nous proposons nettement le problème suivant : 
l'Eglise catholique, ce grand organisme dans 
lequel on a vu à l'œuvre l'esprit de l'Evangile, 
obéit-elle à une force de conquête ou h un simple 
instinct de conservation ;cache-t-elle encore dans 
les plis de son admirable organisation de puis- 
santes capacités de prosélytisme ou bien sa 
vitalité est-elle menacée par des germes d'immi- 
nente décomposition ; sa mission se borne-t-elle 
désormais àdéfendreomhrageosementla foisim- 



I Cot^^lc 



6 INTDODDCTION 

pliste et grossière de quelques derniers et rares 
fidèles, ou bien tend-ella à reconquérir l'effica- 
cité morale que de longues années d'inerte isole- 
ment lui ont fait perdre P Nos âmes ont, depuis 
longtemps, répondu à cette enquête décisive. 
Penchés avec amour sur l'âme moderne pour en 
étudier les aspirations, vibrants à l'unisson avec 
elle d'un chaleureux enthousiasme pour son nou- 
vel idéal de fraternité universelle, nous avons 
cru découvrir dans ses tressaillements 1^ symp- 
tômes d'une magnifique renaissance religieuse ; 
la douce parole messianique est revenue sur nos 
lèvres : « Voyez quelle riche moisson promettent 
les champs dorés ; levez vos fronts, votre rédemp- 
tion est proche ». Nous avons cherché à nous 
rapprocher de notre siècle, en parlant sa langue, 
en pénétrant dans sa pensée, afin que, par ce 
contact, il pût sentir l'affinité qui existe entre 
883 plus nobles tendances et les enseignements 
du catholicisme. Nous ne pouvons croire que 
l'Eglise persiste à repousser notre programme 
comme funeste. Il se peut que nous nous soyons 
trompés parfois dans nos tentatives de rappro- 
chement et nous n'avons pas de plus vif désir 
que de recevoir, s'il en est ainsi, une correction 
paternelle, mais, pour Dieu ! qu'on ne jette pas 
sur toute notre activité, qui nous a coûté tant 
de sacrifices et d'abnégation, une condamna- 
tion définitive et sans appel. 
Si l'Eglise n'a pas perdu conscience de ses 



D«,:^i i„ Google 



INTRODUCTION 9 

destinées catholiques, si l'écho de la parole pro- 
phétique : « Il n'y aura qu'un seul troupeau et 
uo seul pasteur » vibre encore au fond de son 
âme, elle doit sortir de l'étroite enceinte du 
sanctuaire solitaire, où le puissant courant de 
vie collective, qui anime le monde du travail et 
de ia pensée moderne, ne pénètre plus ; elle 
doitrechercher le contact des hommes, se frayer 
un chemin jusqu'à leura consciences, dissiper les 
défiances que l'éloignement et les erreurs ont 
accumulées contre elle. Il s'agit de ressusciter 
le sentiment religieux déformé ; de découvrir 
dans les couches les plus profondes de la vie 
intérieure les étincelles cachées, mais non pas 
éteintes, du vieil esprit chrétien ; de vivifier 
l'idéal qui alimente l'activité du monde contem- 
porain et qui est subtantiellement religieux, 
par le sens de l'altruisme et la volonté du sacri- 
fice que seul l'Evangile sait communiquer ; de 
rassembler enfin les fragments dispersés de la 
famille chrétienne dans une plus haute mani- 
festation de cette espérance religieuse qui est 
tout l'enseignement de Jésus. Mais l'Eglise et la 
société ne peuvent se rencontrer sur la base de 
la mentalité qui était celle du Concile de Trente 
et elles ne sauraient se comprendre avec la 
langue du Moyen-Age. Que de jours ont passé 
depuis l'époque d'Innocent 111 1 Que d'événe- 
ments se sont succédé depuis le règne de Paul I II I 
Et la philosophie et la pensée religieuse, qui 



: L.^K^il^lC 



10 INTRODUCTION 

évoluent avec le progrès général de l'esprit hu- 
main, aont aujourd'hui dans une position bien 
différente de celle qu'ont pu prévoir les moines 
des Universités du XIIl^ siècle et les apolo- 
gistes de ia contre-réforme. Qu'y a-t-il donc 
d'étonnant à ce que les vieilles formules dogma- 
tiques paraissent incompréhensibles à nos con- 
temporains et que les traditionnelles préten- 
tions théocratiques choquent aujourd'hui le 
sens le plus élémentaire de responsabilité per- 
sonnelle ? La conscience humaine collective, 
ainsi que la conscience individuelle ne retrou- 
vent jamais, au cours de leur histoire, deux 
moments qui soient parfaitement semblables ; 
de même que chaque impression et chaque cir- 
constance extérieure laissent une trace dans 
notre esprit et, en l'enrichissant, le transfor- 
ment, de même aussi l'esprit social est lente- 
ment transformé par la succession des événe- 
ments : l'existence est mouvement. II va sans 
dire, par conséquent, qu'il est impossible d'im- 
poser à l'âme moderne, qui ressemble si peu à 
l'âme du Moyen-Age, l'expérience religieuse 
dans les formes qu'elle a revêtues autrefois. 
L'Eglise ne peut pas et ne doit pas prétendre 
que la Somme de Saint Thomas réponde aux 
exigences de la pensée religieuse du XX^ siècle, 
pas plus que la théologie informe, de l'époque 
carlovingienne n'a suffi aux recherches univer- 
sitaires du XIII* et que les théories de la 



: L.^K^il^lC 



INTnODDcnoN 



littérature paulimenne n^)nt pu se passer d'être 
revues et modifiées par les Pères platoniciens 
du III* et du IV^ Elle n'a pas à craindre davan- 
tage que la vénérable tradition religieuse, dont 
elle a la garde jalouse, soit incapable de s'adap- 
ter à la vie actuelle. Ce qui a été possible dans 
le'passé, est possible aujourd'hui et le sera tou- 
jours dans l'avenir, La religion chrétienne, qui 
est le pur esprit d'attente du règne divin de la 
Justice finalement triomphante, est susceptible 
de revêtir toutes les formes qui naissent des pos- 
tulats idéalistes. Ces postulats sont aujourd'hui 
à la base des nouvelles positions prises par la 
philosophie : l'Eglise peut donc accueillir oeUe-ci 
dans son sein en toute sûreté de conscience et 
la vivifier par les hautes aspirations qu'entre- 
tient l'Evangile. Et cette œuvre de synthèse 
que tant de nobles intelligences ont volontaire- 
ment commencée, l'autorité ne doit pas la con- 
damner à priori. 

L'Encyclique nous reproche d'être des or- 
gueilleux et des obstinés. Nous voudrions tirer 
de nos âmes les accents les plus enflammés de 
nos sentiments chrétiens pour dire à Pie X : 
a Saint Père, avec toute la franchise qui convient 
à des fils dévoués, nous pouvons vous assurer 
que toute orgueilleuse préoccupation de gloire 
est étrangère à notre travail. Nous avons tra- 
versé de longues heures d'angoisses, lorsqu'au 
sortir de nos séminaires ou de nos écoles catho- 



: L.OO^k- 



lîlTRODUCnoN 



Uques, les esprits remplis des enseignements 
scolastiques, et à mesure que nous nous fami- 
liarisions avec la culture des temps modernes, 
nous avons senti chanceler les théories que Ton 
nous avait inculquées comme fondement in- 
dispensable de la foi catholique. Par la prière, 
par l'étude, nous avons imploré la lumière d'En 
Haut. Cette lumière s'est faite dans notre âme. 
Les prétendues bases de la foi nous ont paru 
irréparablement caduques ; mais la foi elle- 
même, tout le riche patrimoine de l'expérience 
rebgieuse catholique, nous l'avons senti palpi- 
ter plus vivante en nous et nous avons vu 
clairement qu'elle peut se concilier avec les 
meilleures exigences de l'âme contemporaine. 
Et nous nous sommes mis à répandre autour de 
nous cette nouvelle expérience du catholicisme ; 
nous avons entrevu lapossibihté de succès qu'elle 
renferme. Ne nous repoussez pas, Saint Père ; 
nos efforts peuvent n'être pas exempts d'erreur, 
mais notre programme est vital et il est pour 
l'Eglise l'unique moyen de salut. » 

Tel est le langage que nous tenons à l'auto- 
rité qui incarne en elle le nécessaire magistère 
de l'Eglise. Serons- nous pour cela jugés rebelles ? 
Il se peut. 

Par une série de circonstances que nous 
n'avons pas à analyser ici, les catholiques ont 
perdu tout sens élémentaire de responsabilité 
et de dignité personnelle. 



D«,:^i i„ Google 



INTRODttunON 13 

Ls actes de l'autorité suprême, au lieu de 
trouver l'acquiescement d'une déférence rai- 
sonnable et par conséquent intelligente, ne ren- 
contrent plus que l'inconsciente abdication des 
irresponsables. Et un tel état de choses a les 
plus tristes conséquences pour l'exercice du 
pouvoir lui-même qui perd la claire notion de 
sa véritable fonction et des limites qui lui sont 
tracées et se transforme ainsi en un absolutisme 
incompatible avec le juste gouvernement reli- 
gieux voulu par le Christ « en qui, d'esclaves 
que nous étions, nous sommes devenus libres. « 

Quel que doive être, par conséquent, au pre- 
mier moment le jugement porté sur notre dé- 
marche, nous croyons travailler pour le plus 
grand bien de l'Eglise en rompant avec cette 
funeste chaîne d'abus et en discutant humble- 
ment, mais énergiquement, nos positions que 
l'autorité souveraine condamne, parce qu'elle 
les connaît mal. En agissant ainsi, d'ailleurs, 
nous ne faisons que suivre l'exemple de ces 
grands fils de l'Eglise qui n'ont pas craint, aux 
heures de crise, d'apporter à l'autorité l'appui 
loyal de leurs avertissements et même de leurs 
respectueuses remontrances. Et, pour que Ton 
ne nous croie point sur notre simple affirmation, 
nous citerons ici quelques-unes des fortes paro- 
les qu'un grand saint irlandais, Colomban, le 
fondateur du monastère de Luxeuil, adressait 
à un pape, Boniface lY. Au commencement du 



: L.^K^il^W 



Vn« siècle, l'Italie était en proie à une vérita- 
ble anarchie religieuse. La question dite des 
« Trois Chapitres » divisait le clergé et les fidèles 
en de nombreux partis rivaux et les uns et les 
autres, absorbés dans ces discussions intestines, 
négligeaient la conversion des Ariens, si nom- 
breux parmi les Lombards. La Papauté elle- 
même, expiant la faiblesse de Vigile, n'osait 
pas intervenir dans ces discussions et faire en- 
tendre une parole autorisée de conciliation. De 
méchants bruits couraient sur l'orthodoxie de 
Boniface IV et celui-ci ne trouvait pas un seul 
mot de protestation contre la calomnie. Il fallait 
secouer la torpeur de Rome et suggérer au Pon- 
tife les mesures à prendre pour rétablir la paix. 
Golomban, de son monastère de Luxeuil, lui 
écrivit hardiment : {Ep. V, M. P. L. 80). 

« La cause de Dieu est en péril ; je ne redou- 
terai point les langues des hommes. Quand la 
nécessité presse, il faut vaincre la timidité et 
surmonter la paresse. Pour vous, Saint Père, 
accueillez les propositions d'un cœur qui vous 
aime et d'une âme loyale. Tout ce que je vous 
dirai d'utile et d'orthodoxe tournera à votre 
honneur ; la doctrine des disciples n'est-elle pas 
toute à la gloire du maître ? Mais s'il m'arri- 
vait de laisser échapper des paroles intempesti- 
ves, attribuez-les à mon peu de discrétion et non 
pas à mon oi^ueil. Veillez, ô Père, car la mer 
est en furie. Veillez, car l'eau est déjà dans la 



: L.OO^k- 



INTRODUCTION 15 

barque et la barque est en danger... C'est votre 
faute, si vous avex fait fausse route. Vos fils 
ont raison de vous résister ; ils ont raison de ne 
plus communiquer avec vous, jusqu'à ce que le 
souvenir des impies soit elTsoé, condamné à 
l'oubli. Si ce que l'on rapporte est vrai, vos fils 
se trouvent à la tête et vous à la queue, et c'est 
pour moi une grande douleur de devoir vous le 
dire. Ceux qui sont toujours restés fidèles à la 
foi seront donc vos juges, même s'ils sont vos 
enfants. Eh bien, comme l'élévation de votre 
charge suprême rend plus éminente votre dignité 
il est hors de doute que vous devez employer 
tous vos soins à éviter qu'aucune tache vienne 
compromettre votre autorité. Cette autorité, 
vous la conserverez, tant que votre conscience 
demeurera droite. Celui-là est le fidèle portier 
du royaume des cîeux qui, d'après la vraie doc- 
trine, ouvre à ceux qui sont dignes et repousse 
ceux qui ne le sont point. Bien que personne 
n'ignore de quelle manière le Christ a conûé les 
clefs à Saint Pierre, ce qui vous fait revendiquer 
sur les autres je ne sais quel orgueilleux privi- 
lège d'autorité dans les choses divines, souve- 
nez-vous que votre pouvoir diminuera devant 
Dieu, si vous oubliez les devoirs qui l'accompa- 
gnent. » 

C'est ainsi que les âmes des Saints se dres- 
saient en face de la papauté. En suivant de tels 
exemples, que nous pourrions aisément muiti- 



: L.OO^k- 



16 INTRODDCTION 

plier, et tout en reconnaissant combien nous 
sommes petits auprès de ces grandes âmes, nous 
voulons dire à Pie X : a Père, écoutez-nous ; 
nous vous offrons un moyen, dont l'efficacité 
s'est déjà révélée, de reconquérir dans le monde 
la force spirituelle que l'Eglise a malheureuse- 
ment perdue. Avant de nous repousser, avant 
de vous renfermer, d'un geste solennel, dans les 
souvenirs de la théocratie politique et inteUec- 
tuelle du Moyen-Age, songez à la responsabilité 
que vous avez devant Dieu, devant la société, 
devant l'histoire et réfléchissez bien si, en pre- 
nant cette attitude de retour au passé, vous ne 
condamnez pas à une déchéance certaine l'ins- 
titution que vous gouvernez aujourd'hui. » 



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LE PROGRAMME DES MODEIISTES 

l« PARTIE 

LA CRITIQUE MODERNISTE 

CHAPITHE I" 

Le point de départ du modernisme est la 
critique, et non pas la philosophie. 



Il est nécessaire, avant tout, de dissiper l'équi- 
voque dans laquelle la lecture de l'Encyclique 
peut faire tomber les profanes. Le document 
pontifical part de cette supposition qu'il y a, à 
la racine du modernisme, un système philoso- 
phique d'où découleraient les méthodes direc- 
trices de notre critique biblique et historique et 
qu'ainsi nos efforts pour réconcilier la tradition 
doctrinale du catholicisme avec les conclusions 
des sciences positives proviennent, en réalité, 
de quelques théories aprioriques que nous dé- 
fendons par suite de notre ignorance de la sco- 



D«,:^i i„ Google 



18 LE FROOttAUUK DES MODERNUTEg 

lastique et de Torgueilleuse révolte de notre rai- 
son. Cette assertion de l'Encyclique est fausse, 
et, puisque la disposition des divers ai^uments 
dans l'acte pontiiical en dépend, nous ne pou- 
vons suivre l'ordre de ceux-ci dans notre réponse 
mais nous devons, avant toutes choses, démon- 
trer l'inanité de l'accusation et, par conséquent, 
discuter les théories que l'Encyclique nous attri- 
bue. 

En réalité, la méthode historique, les procé- 
dés, le programme du modernisme sont bien 
différents de la description qu'en ont faite 
les rédacteurs de l'Encyclique. 

Bien loin que la philosophie domine notre 
critique, c'est au contraire la critique qui nous 
a amenés à formuler spontanément, quoique 
d'une manière encore timide et incertaine, quel- 
ques conclusions philosophiques, ou, plus exacte- 
ment, à préciser certaines attitudes intellectuelles 
qui, du reste, n'ont jamais été ignorées de l'apo- 
logétique catholique. L'indépendance de notre 
critique, en taee de notre philosophie, qui est 
encore si indécise, tient à plusieurs raisons. 

Tout d'abord, par sa nature même, la critique 
d(s textes, de même que la prétendue « haute 
critique n, c'est-à-dire l'analyse intrinsèque des 
documents bibliques dans le but d'en établir 
la valeur et l'origine, exclut complètement tout 
préjugé philosophique.Un exemple, entre autres, 
le démontrera de la façon la plus évidente ; nous 



D«,:^il,,Gl.lO'^li: 



Le PROaRAHHfe DBB HODERNIBTEB 19 

voulons parler de celui que nous fournît la ques- 
tion du <i verset johannique », aujourd'hui défi- 
nitivement résolue. Quand les théologiens vou- 
laient prouver autrefois le dogme de la Trinité, 
ils ne manquaient jamais de citer ce texte de la 
Vulgate qui se trouve dans la première épître 
de Saint Jean (vers. 7), : « Il y en a trois qui 
rendent témoignage dans les cieax : le Père, le 
Fils et le Saint Esprit ». — Or, les mots en ita- 
lique manquent dans tout manuscrit grec actuel- 
lement connu, oncial ou cursif, dans tous les 
épistolaircs et tous les lectionnaires grecs, dans 
toutes les anciennes versions, exception faite de 
la Vulgate, dans les écrits des Pères grecs et 
autres auteurs grecs antérieurs au Xll^ siècle, 
dans ceux des anciens écrivains syriens et armé- 
niens, ainsi que chez plusieurs Pères de l'Eglise 
latine. Ce silence, tant en Orient qu'en Occi- 
dent, est d'autant plus remarquable que le pas- 
sage en question aurait pu fournir un témoi- 
gnage d'une valeur incalculable dans la contro- 
verse arienne. S'il n'a pas été cité en cette 
circonstance, cela veut dire tout simplement 
qu'au commencement du quatrième siècle, il 
n'existait pas. Mais ce n'est pas tout : la colla- 
tion des manuscrits, la confrontation faite avec 
les œuvres de l'hérétique Priscillien, retrouvées 
il y a quelques années, ont établi que le verset 
vient d'Espagne, qu'il a été intercalé par cet 
hérétique (384) comme argument en faveur de 



D,<,,r,:^i 1„ Google 



Su LE PHOGR&HHE DBS MODERNISTES 

ses propres doctrines trinitaires et que le propa- 
gateur en a été Per^rinus. Or donc, pour tirer 
toutes ces conclusions, pour étudier au point de 
vue critique un problème de ce genre, qui ne 
voit qu'il n'est besoin d'aucune doctrine philo- 
sophique spéciale et que cela ne suppose aucun 
préjugé? Il faut en dire autant d'une foule d'au- 
tres problèmes bibliques et historiques dont la 
solution impartiale, aboutissant à des résultats 
différents de ceux que défend la critique catho- 
lique traditionnelle, est la véritable cause de la 
nouvelle position d'apologétique religieuse à 
laquelle nous avons été fatalement conduits. 
Est-il donc nécessaire d'avoir une préparation 
philosophique particulière pour relever dans le 
Pentateuque la multiplicité des sources, ou pour 
se convaincre, par un examen même superficiel 
des textes, que le IV* évangile est en substance 
un travail dont la composition diflère beaucoup 
de celle des synoptiques, ou encore que le sym- 
bole de Nicée représente un développement 
essentiel du symbole des Apôtres ? 

Mais, en dehors de cette raison intrinsèque, 
nous pouvons invoquer, en faveur de l'indépen- 
dance de notre critique vis à vis de notre philo- 
sophie, des arguments extrinsèques de fait qui 
nous paraissent indiscutables. Et d'abord, la 
critique religieuse est de beaucoup plus ancienne 
que la philosophie que l'on nous attribue. 

On ne parlait pas, il est vrai, d'agnosticisme 



D«,:^il,,G00^^lc 



tE PROORAUME DES UOCERMSTBS 2l 

et d'immanentisme quand Richard Simon pu- 
bLait, entre 1670 et 1690, ces admirables His- 
toires critiques de l'Ancien et du Nouveau Tes- 
tament qui représentaient réellement la pre- 
mière application sérieuse des méthodes scien- 
tiBques à l'étude des documents formant le 
recueil écrit de la révélation catholique. Le pre- 
mier de ces ouvrages en particulier est à la fois 
une magnifique reconstruction scientifique de 
l'histoire littéraire des Israélites fondée sur un 
minutieux examen de l'état des textes qui sont 
entrés dans la compilation biblique, et un admi- 
rable essai de classification critique des versions 
do texte hébreu et des variétés d'exégèse aux 
différente époques. 

Il n'était pas davantage question de symbo- 
lisme et de transfiguration de l'histoire, lors- 
que le docteur Jean Astruc, dans l'œuvre ano- 
nyme : « Conjectures sur les mémoires originaux 
dont il parait que Moïse s'est servi pour compo- 
ser le livre de la Genèse », publiée à Bruxelles 
en 1753, cherchait pour la première fois à systé- 
matiser la théorie des sources plus anciennes 
utilisées au moins dans une partie du Penta- 
teuque. 

Depuis l'époque de ces illustres savants, la 
critique, sans la moindre préoccupation philo- 
sophique, a appliqué à la Bible et à l'histoire 
du christianisme ces principes scientifiques, qui 
ne sont susceptibles d'aucune atténuation ou 



: L.oo^k- 



H LK PR006AMII& DE8 HODBQKISTES 

déformation, parce que ce sont simplement lea 
principes de la science historique, telle qu'elle 
est. Ce n'est vraiment pas notre faute si, venus 
après des siècles d'études critiques, nous trou- 
vons déjà renversées ces positions que prenait 
la théologie traditionnelle sans discuter les 
textes et sans vérifier leur valeur documentaire; 
nous avouB bien mérité au contraire, nous sem- 
ble-t-il, de l'apologétique catholique, si nous 
cherchons loyalement à transporter l'édifice de 
la foi des bases fragiles d'une exégèse manifeste- 
ment anticritique, sur les fondements solides, 
parce qu'inattaquables, qu'offrent les exigences 
profondes de l'esprit humain et les nécessités 
vitales d'où est sortie l'histoire du christianisme. 

Mais il y a plus. L'indépendance, voire même 
la priorité de la critique vis-à-vis de la philoso- 
phie dans notre mouvement intellectuel, peut 
être constatée d'une manière très sensible chez 
plus d'un de nos hommes d'étude. Ce sont les 
longues recherches critiques à propos de l'An- 
cien comme du Nouveau Testament qui ont 
amené l'abbé Loisy, dont les premiers ouvrages 
avaient un caractère exclusivement critique, 
à écrire, en 1900 et 1901, ces magnifiques études 
sur la Révélation et sur la Religion d'Israël, qui 
marquent le début de son activité apologétique. 

Ce sont de longues études documentaires sur 
les récits évangéliques qui ont conduit plusieurs 
d'entre noua à réviser la croyance traditionnelle 



i:™,i,.-m,,GoOi^lc 



LE PROGttAUMK DES MODERNISTES 83 

sur la fondation de l'Eglise et sur rijostitution 
des sacrements. 

Ce sont enfin de longues années de patiente 
étude comparative des diverses époques mar- 
quant l'évolution de la pensée catholique qui 
nous ont pour ainsi dire inconsciemment pous- 
sés à adopter une nouvelle théorie de l'origine 
de la dogmatique depuis les enseignements du 
Christ, préférant reconnaître l'œuvre latente 
et ininterrompue d'un divin esprit révélateur, 
plutôt que de contredire la réalité des faits en 
admettant une révélation soudaine et complète 
des vérités du Credo qui n'a jamais eu lieu. 
Cela est si vrai, que l'on n'a pas de peine à 
trouver parmi nous des savants qui, réfractaires 
par tempérament à toute préoccupation synthé- 
tique, dédaigneux de toute tentative de conci- 
liation apologétique, font profession de criti- 
cisme pur et négligent, s'ils ne les combattent 
' pas, ces nouvelles hypothèses générales que 
nous énonçons timidement pour réconcilier la 
foi qui décline avec la science critique qui se 
renouvelle. 

Ce que nous avons dit nous semble suffisant 
pour montrer que c'est seulement un adroit 
expédient de polémique et non point une recon- 
naissance impartiale des faits qui a pu induire 
les rédacteurs de l'Encyclique à frapper dans 
notre mouvement certaines idées philosophiques 
représentant tout au plus les conclusions de 



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24 ht phoeiUHUB des uodiriiistis 

longa efforts critiques, mais ne constituant en 
aucune façon la clef de voâte de notre édifice 
scientifique ni la cause déterminante de nos 
recherches. 

Nous ne pouvons donc pas, encore moins 
voulons-nous suivre l'Encyclique sur un terrain 
aussi peu soUde et si plein d'embûches. C'était 
assurément un procédé commode que de repré- 
senter au public notre mouvement comme repo- 
sant sur quelques principes abstraits — com- 
bien déformés, nous le verrons plus loin — dont 
la forme paradoxale à dessein les fait paraître 
incompatibles avec les positions théologiques 
fondamentales du cathohcisme. Mais ce serait 
trop najf de notre part de laisser s'étabUr sans 
protestation une pareille équivoque. Nous de- 
vons, au contraire, revendiquer avant tout le 
point de vue critique comme étant de fait la 
base de toute notre pensée ; nous devons mon- 
trer que si le modernisme n'est pas un simple 
nom à signification ambiguë, c'est une méthode 
ou, pour mieux dire, c'est la méthode critique, 
appliquée comme il conrient, à l'étude des for- 
mes reli^euses de l'humanité en général et du 
catholicisme en particulier. Et si cette applica- 
tion loyale entraîne une révision complète des 
bases positives sur lesquelles s'édifie l'interpré- 
tation scolastique du catholicisme et fait naître, 
par conséquent le désir d'une nouvelle apologie 
de la foi religieuse, cela ne doit pas du tout être 



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LE PROGRAMME DES HODEHNISTES 25 

attribué à un caprice naturel de notre raison, 
superbement dédaigneuse de la scolastique dont, 
au contraire, nous connaissons parfaitement les 
principes et apprécions les fonctions historiques, 
mais bien à une évidente exigence du sentiment 
religieux qui cherche sans cesse, dans de nou- 
velles formes de pensée, à conserver son effica- 
cité parmi les hommes. Elaborée en un temps 
où le sens historique faisait complètement dé- 
faut et où l'on n'avait pas la moindre notion de 
ce qu'avait été l'évolution de l'idée chrétienne, 
la scolastique du Moyen-Age, c'est-à-dire la 
fusion de la pensée aristotélicienne avec l'ensei- 
gnement catholique, tel qu'il s'était formé dans 
la période qui s'étend jusqu'au XII^ siècle, 
devait inévitablement perdre sa valeur primitive 
le jour où sa conception d'une révélation méca- 
nique, pétrifiée en quelque sorte au moment 
même où elle a été achevée, se vit privée de la 
base des témoignages bibliques et patristiques, 
recueillis sans le moindre discernement critique. 
Si l'on ajoute à cela le travail de révision auquel 
le réalisme logique d'Aristote a été soumis dans 
la tradition philosophique plus récente, on com- 
prendra aisément la crise profane dans laquelle 
devait tomber la doctrine scolastique du catho- 
licisme. Le modernisme est né et il a grandi 
comme une tentative de résoudre cette crise 
douloureuse et il se maintiendra sous ce nom- 
jusqu'au moment où, après avoir soutenu et 



, Goo^k- 



26 U PHOGUMMB DES MODKRNIBTES 

répandu par les eftorU de son abnégation pei^ 
sévérante la nouvelle inteqirétation du catho- 
licisme, il se confondra définitivement avec lui. 

Nous avons donc les plus justes raisons de 
nous refusera suivre pas à pas l'Encyclique dans 
la fausse description qu'elle a fait du moder- 
niste comme philosophe, croyant, théologien, 
critique, apoI<^ste, réformiste, en opposant à 
chacune des parties de cette exposition la con- 
fession sincère de nos modestes intentions et de 
nos véritables idées. La prétention d'offrir la 
synthèse du modernisme nous a paru très sin- 
gulière, puisque nous sommes les premiers à 
déclarer hautement et fortement que nous 
n'avons encore aucune synthèse définitive, mais 
que nous nous acheminons péniblement, et non 
sans trébucher parfois, des résultats désormais 
acquis de la critique à une apologie qui tend 
simplement, non pas à détruire la tradition, 
mais bien à utiliser les anciens postulats reli- 
gieux inséparables de la plus authentique con- 
ception du catholicisme. 

Nous exposerons donc, dans un résumé rapide, 
les résultats de la critique biblique et histori- 
que ; nous montrerons qu'ils entraînent la néces- 
sité de changer la conception de l'inspiration, 
de la révélation et de distinguer, pour ce qui 
regarde le Nouveau Testament, entre l'histoire 
réelle et l'histoire interne, entre le Christ histo- 
rique et le Christ mystique ou de la foi ; nous 



I, Google 



LE PROORAHHB DES MODERNISTES 27 

parlerons aussi du fait indiscutable que la tra- 
dition catholique, c'est-à-dire la transmission 
vivante de l'esprit religieux qui jaillit de l'Evan- 
gile, a subi de profondes révolutions, en ce qui 
concerne aon expression théorique, à mesure 
qu'elle a passé de la prédication messianique du 
Christ aux Pères hellénistes du 11^ siècle, aux 
controversistes antignostiques, aux définitions 
des premiers conciles œcuméniques, aux doc- 
teurs du Moyen-Age, à la systématisation sco- 
lastique, aux formules du Concile de Trente, et 
nous ajouterons ensuite comment la constata- 
tion loyale de cette évolution nous a amenés, 
pour maintenir notre foi, à la conception d'une 
permanence du divin dans la vie de l'Eglise, 
pour laquelle toute nouvelle formule doctrinale 
et toute nouvelle institution juridique, en tant 
qu'elles tendent plus ou moins consciemment 
à la conservation de l'esprit religieux de l'Evan- 
gile, ont en elles-mêmes des raisons justificatives 
de s'établir et de durer. 

Personne ne peut contester les résultats de la 
science historique ; nous prenons donc hardi- 
ment le parti de nous en accommoder. La cri- 
tique moderne a renouvelé les horizons de l'his- 
toire ; elle constitue un instrument délicat et 
compliqué dont nous nous promettons d'user 
simplement pour évoquer, sans fiction ni chi- 
mère les faits enfouis dans les ténèbres du passé. 
Nous obéissons à une logique élémentaire en 



i,Gooi^lc 



28 LE PROORAHME DBS HOKERNUTIS 

appliquant cette méthode aux traditions et aux 
documents religieux. En outre, nous sommes, 
ce faisant, fidèles à un principe théologique or- 
thodoxe, d'après lequel, parmi les lieux thèolo- 
giques, c'est-à-dire parmi les sources dont on 
tirait les enseignements de la foi, l'Ecriture 
occupe la première place et doit, par conséquent, 
être étudiée avec la plus sérieuse attention, afin 
que les démonstratjons basées sur elle ne repo- 
sent point sur le sable. 

Il ne peut exister de conflit entre la foi et la 
raison ; c'est ce qu'affirme Saint Thomas (C. G. 
I. 7). Nous devons donc appliquer sans crainte 
notre critique à l'étude de la religion, persuadés 
que si quelque élément de notre dogmatique doit 
tomber sous ses coups, c'est qu'il ne faisait cer- 
tainement pas peirtie de la substance de la foi 
religieuse. 

Passant ensuite à la discussion des principes 
philosophiques que l'Encyclique nous repro- 
che, nous montrerons que quelques-unes de ses 
allégations sont fausses et que d'autres, vraies 
dans une certaine mesure, n'ont rien de contraire 
à la véritable tradition catholique qui, il ne 
faut point l'oublier, n'est pas circonscrite par la 
Somme de Saint Thomas et encore moins par le 
Concile de Trente. Le Christianisme a eu, avant 
l'une et l'autre de ces étapes, une longue his- 
toire, et rien ne s'oppose à ce que nous revenions 
à une interprétation du catholicisme qui leur 



D«,:^i i„ Google 



LB PROGRAMMA DBS MODERNISTES 29 

soit antérieure à toutes deux, si les besoins reli- 
gieux qui ont provoqué cette interprétation ont 
quelque affinité avec les besoins religieux de 
l'âme moderne. 



D«,:^il,,G00^k' 



La critique littéraire de l'Ancien Testament. 



L'Encyclique représente donc comme une 
habile tactique des modernistes leur volonté de 
■ ne point se donner comme philosophes en écri- 
vant l'histoire, tandis que leur histoire ou leur 
critique ne s'exprime que dans la langue de la 
philosophie. Et de fait, le système de critique 
historique qu'elle construit est un système 
extrêmement aprioristique, dans lequel les faits 
se déduisent de quelques principes que l'on 
considère comme l'essence même de la philoso- 
phie moderniste. Mais il faudrait démontrer que 
telle est bien la méthode adoptée et pratiquée 
par les modernistes. L'Encyclique ne se tait nul 
scrupule d'omettre cette démonstration, affir- 
mant que a pour qui réfléchit, la chose est aussi- 
tôt évidente » ; c'est comme si nous disions que 
ce que nous pensons doit être de suite connu 
des autres par voie de réflexion. Pas un mot 
des résultats auxquels est arrivée la critique 
historique et des chemins par lesquels elle y est 
parvenue. Et pourtant c'est là la base de la 
question et c'est par là que l'on aurait dû com- 
mencer. Nous chercherons donc à faire ici briè- 



D«,:^i i„ Google 



U PROORAUMB DIS UODRHNISTBS 31 

vement ce que l'on a cru pouvoir se passer de 
faire. 

L'opinion commune traditionnelle est que 
nous possédons dans la Bible une histoire abso- 
lument complète de la révélation tant de l'An- 
cien que du Nouveau Testament, dont la vérité 
nous est garantie dans chacune de ses parties, 
et par l'autorité de Dieu qui, ayant lui-même 
inspiré la Bible, en est par conséquent l'histo- 
rien principal, et par l'autorité des écrivains 
secondaires qui ont été les témoins immédiats 
ou tout à fait rapprochés des faits qu'ils racon- 
tent, comme Moïse et Josué pour l'Ancien Tes- 
tament, Mathieu, Jean, Marc et Luc pour le 
Nouveau. A cela, il n'y a qu'un malheur, c'est 
que cette conception a été ébranlée dans sa base 
parla critique littéraire appliquée aux livres his- 
toriques de l'un et l'autre Testament. 

C'est par le Pentateuque, communément attri- 
bué à Moise, que l'on a commencé. A partir du 
XVI* siècle, les divers critiques ont fait une 
série d'observations particulières tendant à 
démontrer que le Pentateuque, du moins en 
bloc, ne pouvait pas être l'œuvre de Moïse, ni 
dater du temps de Moise. On a remarqué aussi 
que, dans le livre lui-même, il n'y a rien qui 
fasse supposer que Moise en soit l'auteur, à 
l'exception de quelques paroles qui, comme le 
Deutéronome, sont expressément indiquées com- 
me ayant été écrites par lui. 



D«,:^i i„ Google 



àS LB PROGRAMME DES MODERNISTES 

Mais la pleine solution du problème, non seu- 
lement négative, mais positive aussi, était réser- 
vée au XIXe siècle, qui a vu paraître toute une 
pléiade d'illustres critiques, qu'une analyse mi- 
nutieuse, poursuivie d'un bout à l'autre du 
Pentateuque, après des preuves nombreuses et 
de non moins nombreuses hypothèses, a con- 
duits finalement à des résultats concordants et 
précis. Leurs innombrables observations peu- 
vent être ramenées à ces points principaux : 
1" On rencontre partout, dans le Pentateuque, 
des doubles emplois, c'est-à-dire des récits qui 
rapportent le même fait, ou des lois qui visent 
le même cas. 2° Malgré la ressemblance du 
contenu, ces passages doubles diffèrent nota- 
blement entre eux par la forme, c'est-à-dire 
tant par le style que par la langue, l'emploi 
constant de certains mots, de certains tours 
de phrase et constructions. 30 Mais ils diffè- 
rent aussi en partie par la matière eile-même, 
puisque dans les narrations le même fait pré- 
sente souvent des circonstances diverses qui 
s'excluent réciproquement ou se succèdent dans 
un ordre inverse, et dans les lois concernant un 
même objet, on trouve des ordres contradictoi- 
res, souvent relativement aux détails, mais par- 
fois même à la substance. 4° Ce n'est pas seu- 
lement au point de vue historique que l'on peut 
noter des diiTérences, mais encore — et cela est 
capital — au point de vue religieux, soit dans la 



i:™,i,.-M I , Google 



LE rnoaRAMHB DK8 HDDBRNISTBS 33 

manière de concevoir Dieu et ses attributs, soit 
dans ridée des relations entre Dieu et l'homme. 

De ces constatations de fait, il fallait néces- 
sairement déduire que les passages doubles du 
Pentateuqua ne peuvent provenir d'un même 
auteur et qu'ils supposent au contraire divers 
rédacteurs, et cela aussi bien à cause de leurs 
ressemblances, car il n'est pas probable qu'un 
écrivain se répète fréquemment lui-même, qu'à 
cause de leurs divei^ences, car il est moins pos- 
sible encore qu'un auteur se contredise ouver- 
tement à si peu de distance. 

Mais la critique ne s'est pas contentée de ce 
résultat négatif ; elle a voulu rechercher aussi 
la nature et le mode de composition du Penta- 
teuque. D'abord, on avait cru que les doubles 
passages étaient des morceaux détachés, re- 
cueillis on ne sait comment, en sorte que le 
Pentateuque n'eût été qu'une collection de frag- 
ments. Mais plus tard, une étude plus appro- 
fondie a démontré que de nombreux passages 
qui avec les uns sont évidemment hétérogènes 
par nature et ont par conséquent une autre 
origine, présentent au contraire avec d'autres 
une homogénéité frappante, et ainsi on a pu 
former deux ou plusieurs séries de fragments 
parallèles, dont chacun se distingue par un 
caractère spécial, linguistique, historique, juri- 
dique et religieux. Ce n'est pas tout ; on a 
remarqué que chaque série présente une suite 



i,Coo^k' 



31 ut PR06RAUMB DB9 yODKRNISTtS 

bien ordonnée et même complète. Tout cela a 
confirmé les premiers résultats relatifs à l'ori- 
gine diverse des passt^es en question, mais en 
même temps cela a fourni une base pour con- 
clure ultérieurement que le Pentateuque est 
composé de documents ayant une origine dis- 
tincte et étroitement combinés ensemble par un 
ou plusieurs rédacteurs, qui, naturellement, ont 
dû assujettir les documents à des coupures, des 
additions et des modifications selon que le 
réclamait l'unité de l'œuvre ou le but qu'ils 
poursuivaient. 

Les documents qui constituent le Pentateuque 
sans tenir compte de quelques courts fragments 
et des additions rédactionnelles, sont au nom- 
bre de quatre ; 1*^ celui que l'on a qualifié d'abord 
de premier Elobiste, parce qu'il appelle Dieu 
Elohim jusqu'à la théophanie mosaïque, et, à 
partir de ce moment, lahve, nom révélé par 
Dieu lui-même à Moïse. Mais actuellement, ce 
document est désigné soua le nom de Code 
sacerdotal, parce que, outre le résumé histori- 
que qui va du commencement du monde à la 
mort de Moïse, il contient la législation relative 
principalement au culte et au sacerdoce. 2" Le 
second Elohiste, appelé maintenant Elokisle 
tout court, parce qu'il emploie de préférence le 
nom d'Elohim, même après la révélation mosaï- 
que. Son contenu, qui va de la vocation d'Abra- 
ham à la mort de Moïse, est principalement his- 



,:,.„„.-., ..,Got>gL- 



Le PltOGtlAllllB DEa UObfeRNlSTBS 3S 

torique, mais il renferme également quelques 
parties légales, et notamment celle qui se 
nomme dans l'Exode le Livre de l'Alliance, code 
surtout moral et religieux. 3^ Le Iakviste, qui 
adopte le nom de lahve dès le commencement 
et qui s'occupe presque exclusivement d'histoire 
à partir de la création. 4*' Le Deutéronomiste, 
ainsi appelé parce qu'il constitue presque en 
entier le Deutéronome ; de même que le Code 
sacerdotal, c'est un livre principalement légal, 
se servant de l'histoire seulement comme d'un 
moyen pour inculquer l'obéissance à la loi, his- 
toire et loi mises dans la bouche de Moïse peu 
de temps avant sa mort dans les plaines de 
Moab. 

Il résulte de ce que nous venons de dire cette 
conséquence que les quatre documents compo- 
sant le Pentateuque, non seulement ne peuvent 
être l'œuvre d'un seul et même auteur, mais ne 
sauraient pas davantage dater d'une même épo- 
que, car les conceptions religieuses diverses, et 
par-dessus tout les dispositions légales contrai- 
res supposent des difFérences de temps : Distin- 
gue tempora et conciliabis jura.. 

Au début on a vu que les documents s'étaient 
succédé dans l'ordre même où nous les avons 
énumérés ci-dessus, en sorte que le premier 
Elohiste, ou Code sacerdotal, serait le plus 
ancien de tous. Mais ensuite une critique plus 
minutieuse a démontré le contraire. Une con- 



D«,:^il,,G00^k' 



36 LE PhOORAMUS btS MODKRNUTBS 

frontation attentive avec les autres livres de 
l'Ancien Testament, tant historiques que pro- 
phétiques, a fait voir que la lé^slation du Code 
sacerdotal, dans ses points les plus saillants, 
était inconnue en Israël avant la captivité de 
Babylone, et que c'est seulement après cette 
époque qu'elle entra en vigueur. Il fallait néces- 
sairement conclure que le document lui-même 
contenant cette législation était postérieur et 
non pas antérieur à la captivité, et puisque nous 
lisons qu'Esdras donna à la nouvelle société 
religieuse à Jérusalem une loi qu'il avait rap- 
portée de Babylone, il était naturel de suppo- 
ser que celle-ci était précisément le Code sacer- 
dotal. On a pu déterminer assez exactement 
aussi la date du Deuteronomiste ; comme il a 
pour but d'inculquer la loi de l'unique sanctuaire 
en Israël, loi inconnue de l'antiquité, il a été 
raisonnablement identifié, ainsi que l'ont fait 
d'ailleurs Saint Jérôme et d'autres anciens au- 
teurs ecclésiastiques, avec le Livre de la Loi, 
trouvé sous Josias et composé par conséquent 
peu de temps auparavant, d'après lequel le saint 
roi voulut que le temple de Salomon à Jérusa- 
lem, après la destruction de tous les autres tem- 
ples de Palestine, demeurât l'unique sanctuaire 
légitime des Juifs. Le second Elohiste et le 
lahveiste remontent à une époque encore plus 
reculée, puisqu'ils renferment une législation 
sacrée que nous trouvons en vigueur en Israël 



D«,:^i i„ Google 



LS fROORAHUE DES UODERNISTSS 3l 

dès les temps les plus éloignés ou tout au moins 
avant la réforme de Josias. 

Les conclusions au sujet de l'origine des di- 
vers documents ont reçu une évidente confirma- 
tion par la comparaison faite avec les écrits 
prophétiques, puisqu'il a été constaté que les 
documents Elohiste et lahviste présentent de 
nombreuses reasemblances de langue et de pen- 
sée avec les prophètes les plus anciens, comme 
Amos et Osée, tandis que le Deutéronomiste en 
offre d'analogues avec Jérémie qui vécut au 
temps de la réforme de Josias, et le Code sacer- 
dotal avec Ezéchiel, qui entre tous les prophè- 
tes fut celui qui s'intéressa le plus au culte 
après la destruction de Jérusalem par les Chal- 
déens. 

En appliquant les mêmes procédés critiques 
aux autr^ livres historiques de l'Ancien Testa- 
ment, on a vu aussi que ce ne sont pas des ou- 
vrages de premier jet, mais des compilations. 
Pour le livre de Josué on a constaté que les 
documents qui le composent sont la suite de 
ceux qui composent le Pentateuque, raison de 
plus pour affirmer qu'aucun d'eux ne peut avoir 
été écrit par Moïse. Quant aux livres des Juges 
et des Rois, si leurs sources ne proviennent pas 
des mêmes auteurs que le Pentateuque, ils 
émanent du moins des mêmes écoles d'écrivains 
et ils ont subi des rédactions identiques. Le 
livre des Paralipomènes, quoique plus récent et 



i,Coo^k' 



3S LE PROORAUIIE DU MODUINISTKB 

composé de deux documents moins anciens, 
n'est pas de moindre importance pour nous, 
puisqu'en se servant entre autres du livre des 
Rois il montre par là à l'évidence que le système 
de composition des livres historiques chez les 
Hébreux étîiit bien tel que la critique le décrit. 

Toute cette construction critique n'est point 
la découverte des modernistes, mais de savants 
éminents appartenant à divers pays et confes- 
sions religieuses. A moins que l'on ne veuille 
prétendre, comme l'Encyclique l'aflirme des cri- 
tiques cathohques, qu'ils forment une société 
internationale de fanfarons et d'imposteura, 
leur jugement qui concorde ne peut pas être 
sans valeur, même pour ceux qui ignorent l'art 
difltcile de la critique. Mais, dit-on, ce sont des 
rationalistes ? Et qu'est-ce que cela prouve ? 
Leurs recherches sont fondées, non pas sur leur 
rationalisme, mais sur leurs raisonnements, leur 
vaste savoir et surtout sur la scrupuleuse obser- 
vation des textes et des faits. Du reste, il n'en 
manque pas parmi eux qui, comme nous, res- 
pectent l'autorité divine de la Bible et recon- 
naissent le Christ notre Sauveur, 

Même parmi les catholiques, tous ceux qui 
ont consacré leur vie et leurs forces à des études 
aussi vastes et aussi difliciles ont dû se convain- 
cre, souvent bien malgré eux, de la légitimité de 
la critique biblique. 11 est vrai que la commis- 
sion pontificale « De re biblica », par sa célèbre 



tK PROORAMHB DBS MODERNISTES 39 

réponse du 27 juin 1906 a solennellement déclaré 
insuffisants les arguments amassés, comme elle 
dit, par la critique contre l'authenticité mosaï- 
que du Pentateuque ; mais un tel décret n'a 
pas et il ne prétend pas d'ailleurs avoir aucune 
valeur scientiâque. On n'ignore point que, parmi 
les oonsulteurs de la Commission, les plus savants 
ek les plus connus par leurs travaux dans le 
monde scientifique acceptent les décisions de la 
critique ; quant aux consulteurs théologiens 
qui naturellement tiennent opiniâtrement à 
l'opinion traditionnelle, on peut très justement 
répéter de chacun d'eux ce que l'illustre critique 
et philologue Ch. A. Briggs (1), bien connu par 
^es tendances catholiques, disait de l'un des 
secrétaires de la Commission : « La façon dont cet 
auteur traite la Bible est si antiscientifique et 
la manière dont il se sert de la langue hébraïque 
prouve qu'il en est si profondément ignorant, 
qu'aucun véritable homme d'étude ne peut 
le juger compétent pour émettre un avis quel- 
conque en matière de science hébraïque et son 
sexil nom discrédite du coup la réponse de la 
Commission ». La science philologique et criti- 
que des cardinaux auxquels appartient exclusi- 
vement le vote définitif, n'est pas à un niveau 
plus élevé et leur attention, distraite par tant 



D«,:^i i„ Google 



iO Lk ttioatiAiiUK bEA HùraïuâsTtt 

d'autres affaires, n'a pas même pu efDeiirer 
légèrement un ensemble de travaux accumulés 
par plusieurs générations de critiques. Autant 
valait les appeler à donner leur avis sur des ques- 
tions compliquées d'astronomie, comme leurs 
prédécesseurs dans l'affaire de Galilée. Il était 
naturel que, pour se tirer d'embarras, ils s'en 
tinssent à l'argument de la tradition. Mais les 
livres historiques de l'Ancien Testament, par 
lesquels on voudrait démontrer l'existence d'une 
tradition ininterrompue depuis Moïse, sont sou- 
mis, nous l'avons vu, à la même critique que le 
Pentateuque, et chez les plus anciens, quand il 
est question de loi, cela s'entend, comme dans 
le Pentateuque, de la loi deutéronomique. 
L'attribution faite à Moïse du Pentateuque en 
entier se rencontre pour la première fois dans les 
Paralipomènes, écrite environ mille ans après 
Moïse, distance trop considérable pour que l'on 
puisse accorder à cette tradition une valeur 
historique. 

D'ailleurs, la même Commission biblique, tout 
en proclamant hautement l'insufTiaance des 
arguments de la critique, laisse comprendre 
qu'au fond elle en sent toute la force. C'est pour 
cette raison qu'elle admet que Moïse a pu se 
servir de secrétaires dont il a ensuite mis en 
ordre et publié les écrits. Evidemment, il faut 
voir là une concession au caractère composite 
du Pentateuque, conces»on insoutenable du 



D«,:^i 1„ Google 



LE PR00R&UH8 DES MODBRMSTES 41 

reste dans la fonne où elle est proposée et de 
plus insuffisante pour le but qu'on a en vue, 
car les diverses parties qui composent le Pen- 
tateuque diffèrent non seulement par la rédac- 
tion qui oblige à les attribuer à plusieurs plu- 
mes, mais aussi par le contenu qui suppose des 
esprits divers ayant écrit indépendamment les 
uns des autres et en dehors aussi d'un rédacteur 
unique. De même, admettre que, dans le cours 
des temps, des gloses et des modifications se 
sont introduites dans le Pentateuque, c'est 
reconnaître que les critiques ont raison quand 
ils disent que certaines parties portent en elles 
l'empreinte d'une époque postérieure à Moïse ; 
mais, là encore, la concession ne réussit pas à 
sauverl'authenticité mosaïque, puisque plusieurs 
au moins de ces parties ne présentent aucun 
caractère d'additions postérieures, mais foiment 
un seul tout avec d'autres parties du contexte et 
par conséquentne peuvent être regardées comme 
des gloses par une critique sereine et impartiale. 
En face de ces résultats de la critique biblique 
basée sur des faits indéniables et admis par tous 
ceux qui étudient sérieusement sans se laisser 
détourner de leurs recherches par des préjugés 
hérités du passé, les modernistes n'ont pas cru 
pouvoir se soustraire à la lumière de la vérité en 
se mettant en opposition criante avec la science 
et les savants. Mais plutôt, tandis que d'un 
côté ils ont accepté loyalement les résultats cer- 



: L.OO^k- 



42 LE PRoaitAuyB des yaDEsraerBS 

tains de la critique, ils ont cherché de l'autre à 
prendre en théologie de nouvelles positions, afin 
que la critique ne pût pas choquer leur foi. 

Avant tout ils ont compris qu'il faut décidé- 
ment renoncer à l'illusion de posséder dans la 
Bible une histoire entièrement parfaite de la 
rehgion d'Israël. Les livres historiques de l'An- 
cien Testament sont des compilations de docu- 
ments provenant d'époques diverses et qui, tous, 
font entrer dans l'époque de Moïse et dans celles 
qui suivent des institutions et des coutumes en 
vigueur au moment de leur rédaction. Ils nous 
fournissent ainsi les matériaux pour pouvoir 
reconstruire critiquement cette histoire, mais 
ils ne la reconstituent pas eux-mêmes. 

Cela revient-il à dire que les livres de l'Ancien 
Testament racontent une fausse histoire ? Nous 
touchons ici à l'un des problèmes les plus déli- 
cats dans la conciliation entre la foi et la critique 
rendant hommage à la vérité. Nous soutenons 
que l'on n'est point fondé à taxer de fausseté les 
écrivains sacrés. Le mot de fausseté a d'ailleurs 
une signification relative ; pour qu'une affirma- 
tion puisse être déclarée mensongère, il ne suffit 
pas,parexemple, qu'ellenecorrespondepoint àla 
réalité des faits, il faut encore que l'auteur l'ait 
regardée et qu'il ait voulu qu'on la regarde 
comme une affirmation de la réalité. Autrement 
il faudrait soutenir qu'Homère, le Dante, Man- 
zoni et tant d'autres écrivains sont des impos- 



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LB PROOnAHHE DES MODERNISTES 43 

teurs. La véracité et la fausseté se mesurent 
donc au caractère du livre, au genre littéraire 
auquel il appartient. L'histoire, dans le sens. 
étroit du mot, tend h la reproduction exacte 
des faits, tandis que le poème et tous les autres 
genres de littérature intensive ont en vue un 
autre ordre de vérités qui dépasse la réalité 
matérielle des faits. Et ces deux genres de litté- 
rature ne sont pas séparés par une division nette 
et profonde ; il y a entre eux toute une série de 
degrés variés dans lesquels le réel se mêle au 
fictif d'une foule de façons. Il existe également 
un genre d'histoire qui fait une plus ou moins 
large place à des descriptions, discours et dialo- 
gues imaginaires. C'est même là le procédé que 
les classiques comme Hérodote, Xénophon, 
Tite-Live et Tacite ont généralement adopté en 
écrivant l'histoire, sans qu'on puisse pour cela 
les accuser de fausseté. Et l'on ne devrait point 
s'étonner si, chez les peuples orientaux, doués 
par tempérament d'une imagination plus ar- 
dente, l'histoire devient encore plus intensive- 
Quel que soit le caractère d'un livre, même s'il 
est écrit dans la forme narrative, on ne doit pas 
le juger à priori, mais seulement après un exa- 
men attentif et minutieux de son contenu. Or 
un semblable examen montre clairement que les 
livres descriptifs de l'Ancien Testament, compo- 
sés comme ils le sont au moyen d'une compila- 
tion étudiée de plusieurs sources racontant di- 



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44 LE PnOORAMUE DES M0DBRNIBTB8 

versement les faits et usant en cela d'une sou- 
veraine liberté, soit que cette liberté tienne à 
la nature de l'auteur ou de la tradition à laquelle 
il se rattache, ne sont point de l'histoire au 
sens propre et moderne du mot. C'est avec juste 
raison qu'on les appelle des histoires sacrées, 
c'est-à-dire écrites et adoptées pour l'éducation 
de la vie et du sentiment religieux. 

On ne doit pas non plus considérer tout élé- 
ment fictif comme décidément opposé au carac- 
tère d'histoire religieuse, car très souvent, au 
contraire, les histoires en tout ou en partie ima- 
ginaires édifient davantage que les faits rigou- 
reusement vérifiés et nous avons raison de faire 
grand cas des antiques légendes des sainU et 
des saintes et de les lire avec profit, bien que 
nous sachions qu'elles contiennent des éléments 
dont la source doit être cherchée en grande 
partie dans l'imagination dupieux écrivain. Dans 
la Bible elle-même nous avons un manifeste 
exemple d'invention innocente dans le livre de la 
Sagesse qui est mis tout entier dans la bouche de 
Salomon, quoique l'on admette universellement 
aujourd'hui qu'il a été écrit longtemps avant 
l'ère chrétienne. Mais les théologiens, habitués 
à se servir de la Bible dans un but apologétique 
et strictement démonstratif, s'imaginent facile- 
ment que ces écrits ont été composés dans ce 
même but et qu'ils doivent être, par consé- 
quent, exempts de tout genre d'invention. Mais 



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LB PROGRAMUI DBS UODUNISTIS 43 

ce n'est là qu'un préjugé. Les livres historiques 
de l'Ancien Testament, étudiés soigneusement 
dans leur contenu, ne témoignent aucune pré- 
tention de prouver des vérités, mais simplement 
celle de purifier le sentiment religieux des lec- 
teurs. Les parties légales ne font pas davantage 
exception. De même que l'auteur de la Sagesse 
a pu attribuer son livre à Salomon, parce que 
Salomon était considéré comme l'inventeur et 
le plus illustre représentant de ce genre de litté- 
rature, de même aussi d'autres auteurs ont pu 
attribuer à Moïse les divers et successifs recueils 
de lois, parce que c'est de Moïse que venait la 
Thora, c'est-à-dire le pouvoir de donner en 
Israël des décisions d'autorité. Du reste, ce qui 
faisait la valeur d'une loi, ce n'était pas le fait 
d'avoir été écrite par Moïse, c'était son anti- 
quité ou autre raison analogue. Ainsi, lorsque 
Josias entreprit son œuvre de réforme d'après 
le code deutéronomïque, il n'en imposa pas les 
observances en invoquant pour lui une origine 
mosaïque, mais en montrant que la multiplicité 
des cultes condamnée par ce même code avait 
attiré en Israël les châtiments divins dont il 
contenait la menace et en faisant appel à l'auto- 
rité des prophètes alors vivants. 

On voit clairement, après cela, dans quel sens 
nous entendons et admettons la théorie de la j us- 
tification des mœurs bibliques par l'assimila- 
tion vitale, théorie que l'Encyclique nous repro- 



i,Coo^k' 



46 LE PHOGRAUUE DES MODERNISTES 

che dans son § V. Nous n'admettons aucune 
erreur proprement dite dans la Bible et encore 
moins des mensonges, même ofïïcieux ; c'est 
pourquoi nous n'avons rien de semblable à jus- 
tifier par la tbéorie en question. Mais, du moins, 
la loi de l'évolution peut nous expliquer l'emploi 
dans la Bible de certaines formes littéraires qui 
ne correspondent plus aux usages et aux besoins 
de notre époque, et c'est précisément à ces for- 
mes et aux exigences de la vie des lecteurs pour 
lesquels chacun de ces livres a été écrit que 
nous devons très souvent de ne pas trouver dans 
la Bible ce que nous voudrions et d'y trouver 
au contraire ce que nous ne voudrions point. 

En second lieu, les résultats de la critique 
nous ont contraints à abandonner l'ancienne 
conception de l'inspiration biblique. Il n'y a pas 
très longtemps encore, l'inspiration était consi- 
dérée comme une dictée verbale de l'Esprit 
Saint. Mais les tliéologiens scolastiqucs eux- 
mêmes, dans la seconde moite du siècle dernier, 
ont reconnu qu'un examen môme superficiel de 
la Bible démontre que l'écrivain humain ne 
saurait être considéré comme un simple instru- 
ment matériel, et c'est pourquoi, tout en réser- 
vant à l'action directe de Dieu toutes les pensées 
contenues dans les livres saints, ils ont admis 
que la façon dont elles ont été exprimées peut 
être attribuée, malgré l'unanime tradition con- 
traire, au génie de l'homme. Mais les résultats 



D«,:^i i„ Google 



DES MODKAMgTES 



de la critique nous poussent fatalement plus 
loin. Ce ne sont pas seulement les paroles qui 
ne peuvent provenir directement de Dieu, mais 
les idées elles-mêmes, puisqu'elles sont fréquem- 
ment contradictoires. Le livre entier, paroles et 
idées, est l'œuvre de l'homme, sans cesser pour 
cela d'être aussi l'œuvre de Dieu, mais sans 
qu'il y ait à faire entre les idées et les paroles 
une distinction ignorée de l'antiquité. L'inspi- 
ration n'est plus regardée comme consistant en 
une transmission mécanique de la parole et de 
l'idée, de Dieu à l'homme ; noua voyons en elle 
une conception vitale de la parole en même 
temps que de l'idée, par l'œuvre de l'homme, 
mais celui-ci n'en est pas moins uni d'une ma- 
nière spéciale et surnaturelle à Dieu qui a élevé 
ainsi, en l'homme et par le moyen de l'homme, 
à des degrés toujours supérieurs de sens reli- 
gieux, le peuple d'Israël. 

Par ce qui précède on peut aisément com- 
prendre combien notre conception de l'inspira- 
tion diffère de celle que l'Encyclique nous attri- 
bue au § III. Non seulement nous ne considérons 
pas l'inspiration comme la simple manifestation, 
correspondant à un intime besoin, que chaque 
croyant peut faire de sa foi, mais nous la regar- 
dons comme une œuvre particulière de Dieu et 
même comme l'exécution d'un grandiose plan 
divin pour le salut de l'homme. Qu'il y ait dans 
les livres saints des imperfections non seulement 



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48 LE PROGRAMME DES II0D8RNI8TKS 

quant à la langue et au style, mais encore quant 
au contenu, c'est un fait qui résulte de l'obser- 
vation de l'analyse critique. Ce fait, ce n'est pas 
nous qui Tavons inventé, mais par notre manière 
de concevoir l'inspiration il nous est facile de 
lui trouver une explication. Si les idées et les 
paroles émanaient de Dieu même, s'il les avait 
ainsi simplement transmises à l'écrivain inspiré, 
il aurait certainement employé celles qui pou- 
vaient le mieux correspondre à la capacité des 
lecteurs de tous les temps et il n'aurait pas eu 
besoin pour cela de répétitions différentes et 
souvent contradictoires ; mais puisque les paro- 
les et les idées sont l'œuvre de l'homme, les 
unes et les autres participent nécessairement 
de l'imperfection humaine et de là les répéti- 
tions fréquentes et les contradictions. L'inspi- 
ration n'a pas été accordée pour empêcher ces 
imperfections, mais pour que, malgré ces imper- 
fections même, l'œuvre de l'homme pût parve- 
nir à accomplir le sublime dessein de Dieu. 

Enfin, outre la notion d'inspiration, la criti- 
que nous oblige à changer celle de la révélation, 
non dans sa substance, puisque pour nous aussi 
la révélation est le message de Dieu à l'homme, 
mais quant à la manière dont le message divin 
a été transmis à l'homme. L'Encyclique insiste 
surtout sur le caractère extérieur de la Révéla- 
tion. Mais nous ne nions pas non plus que pour 
la transmission du message divin à la masse des 



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LA PnOORAUHE DES HODEaMSTBS 49 

fidèles, il faille nécessairement un moyen exté- 
rieur, c'est-à-dire un intermédiaire entre Dieu 
et l'homme : l'homme de Dieu, le prophète. 
Mais de quelle façon Dieu communique-t-il avec 
le prophète ? Les récita bibliques donnent cer- 
tainement à ces communications une forme 
extérieure ; mais est-ce là une représentation 
artificielle ou bien l'expression exacte de la 
réalité ? La première hypothèse, après tout ce 
que noua avons dit sur le caractère de véracité 
de l'histoire sacrée, ne peut être jugée impossi- 
ble ; elle apparaîtra même comme la plus pro- 
bable, si l'on réfléchit qu'une seule et même 
révélation, par exemple celle de Moïse au Sinal, 
est relatée de différentes manières dans les 
divers documents. On a observé qu'en général 
le lahviste accorde une réalité objective aux 
apparitions divines ; l'Elohiste les réduit, au 
contraire, à des songes nocturnes, tandis que de 
tous les éléments sensibles qui constituent la 
vision, le Code sacerdotal conserve seulement 
la parole de Dieu, Qui donc soutiendra qu'au 
fond de toutes ces diverses représentations qui 
tendent graduellement à l'immatérialité, il n'y 
a pas une réalité purement spirituelle ? 

En tout caa, nous ne pouvons apprendre 
directement et exactement par le moyen des 
livres historiques de l'Ancien Testament quelle 
est la nature du fait de la Révélation ; il fau- 
drait plutôt recourir aux livres prophétiques qui 



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Su LB PKoaRAHHE DES UODBRNlSTBa 

sont une source plus directe et par conséquent 
plus sûre. Or, si les prophètes font parfois men- 
tion de TÎMons, le plus souvent ils n'en parlent 
point et ils conçoivent la voix de Dieu comme 
une force intérieure & laquelle ils ne peuvent se 
soustraire. Du reste on ne voit pas pourquoi on 
attribuerait tant d'importance à la révélation 
extérieure, comme si celle-là seulement pouvait 
nous rendre certains que Dieu s'est manifesté 
aux honunes, tandis que nous savons que Dieu 
ne peut être un objet direct de nos sensations 
et que, d'autre part, les moyens ne lui man- 
quent pas de communiquer directement et sans 
possibilité de doute à l'âme du prophète. 

L'histoire biblique nous représente la Révé- 
lation non seulement comme extérieure, mais 
encore comme s'étant produite soudainement 
et par le moyen d'un seul homme : Moïse, les 
Prophètes n'auraient pas fait autre chose qu'ex- 
pliquer et inculquer la Révélation mosaïque. 
Mais encore, sur ce point, la critique nous a 
obligés à changer d'idée. Elle nous a enseigné 
que les diverses institutions et législations se 
sont succédé pendant un long espace de temps, 
chacune d'elles étant venue modifier et amélio- 
rer la précédente. Les livres historiques de 
l'Ancien Testament font entrevoir des temps 
plus anciens où le peuple hébreu se trouvait au 
même niveau religieux que les autres peuples. 
Cette position, à l'époque de l'écrivain, est déjà 



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LE PROfiRAMUE DES MODERNISTES Gl 

dépassée, mais non pas entièrement ; on voit 
très bien qu'Israël a encore besoin qne Dieu 
veille constamment pour le préserver de retom- 
ber dans l'idolâtrie et dans ses vices. Ce danger 
apparaît comme plus ou moins grave selon les 
diRérents livres. Dans cette grande œuvre pro- 
gressive de renouvellement et d'éducation reli- 
gieuse du peuple israélite, ce n'est pas seulement 
Moïse qui a servi à Dieu d'instrument, mais 
aussi les prophètes, ses successeurs, dont beau- 
coup ne nous ont laissé aucun écrit ni même leur 
nom. L'Esprit de Dieu ne s'est pas astreint à 
une seule époque ou à un cercle auguste de 
personnes ; il s'est répandu laidement au coiu^ 
des siècles et des générations humaines, ame- 
nant sans cesse son œuvre à une plus haute 
perfection. 

Une dernière observation, qui n'est pas dé- 
pourvue d'importance, sur la nature de la révé- 
lation, est que son objet n'a pas été tant la 
connaissance abstraite de la divinité que l'ins- 
truction pratique sur la manière d'adorer Dieu 
et de conformer notre vie à la loi suprême de 
sa volonté. Les Prophètes ont donné aux rois 
et au peuple des indications pour les cas indivi- 
duels ; le Pentateuque contient les prescriptions 
générales et les autres livres historiques racon- 
tent le bien et le mal qui est survenu à Israël 
par suite de l'observation ou de la transgression 
de la Loi. 



■ .....Go..glc ■ 



CHAPITRE III 



La Critique et te Nouveau Testament. 



Ce que le Pentateuque est pour la religion 
d'Israël, les Evangiles le sont pour le Christia- 
nisme. Même au point de vue critique, il y a 
entre ces deux parties, qui sont les plus intéres- 
santes de la Bible, plusieurs analogies. De même 
que les origines de la religion Israélite sont diver- 
sement représentées par les quatre sources qui 
constituent le Pentateuque, ainsi les origines du 
christianisme le sont par les quatre Ëvan^les 
qui demeurèrent pourtant séparés dans l'EgUse 
et non point fondus en un Diatessaron unique, 
comme celui qui, pendant longtemps, fut en 
usage dans les antiques Eglises de Syrie. 

Et les différences entre les Evangiles, si l'on 
s'en tient à la lettre, prennent bien souvent le 
caractère de véritables antilogies. De tout ceci, 
l'Encyclique ne veut rien savoir et contre le 
jugement des critiques, elle en appelle, avec des 
paroles dédaigneuses, à la foule innombrable 
des Docteurs qui, bien qu'incomparablement 
plus saints et plus savants que les modernistes, 
n'ont jamais trouvé quoi que ce fût à reprendre 



D«,:^i i„ Google 



LB t>RO<iR&MME DBS MODERNISTE 83 

dans les Livres Saints. Cependant la vérité est 
que les Docteure, en lisant et en comparant entre 
eux les Evan^Ies, se sont souvent aperçus de 
frappantes contradictions que leur piété s'est 
efforcée d'expliquer en en rejetant la faute ou 
sur une transcription vicieuse ou sur une erreur 
de traduction, ou sur la pauvre intelligence des 
lecteurs. Mais quand ils se sont ainsi ingéniés 
à rétablir une parfaite concordance entre les 
Evangiles, y sont-ils toujours parvenus en réa- 
lité ? C'est là la question. La publication inin- 
terrompue de nouveaux essais d'harmonisation 
des Evangiles, de nouveaux travaux pour les 
concilier entre eux, tendrait plutôt à prouver 
le contraire. Un exemple suflira : que d'explica- 
tions n'a-t-on pas données et n'imagine-t-on pas 
encore pour faire concorder les trois premiers 
Evangiles avec Saint Jean sur la date de la der- 
nière Cène et de la mort de Jésus ? Cela prouve 
que pour résoudre la contradiction on n'a pas 
trouvé de solution lumineuse, capable de satis- 
faire tout le monde, et on ne l'a pas trouvée, 
parce qu'elle n'existe pas. Passe encore s'il ne 
s'agissait que de ce seul cas ou de quelques 
autres cas fort rares ; mais on peut dire, au 
contraire, qu'il n'y a pas un seul passage impor- 
tant qui ne présente entre iea évangélistes^de 
graves et insurmontables divet^ences. 

Ce que dit l'Encyclique est pourtant vrai en 
partie : il y a entre les Evan^les des difTéren- 



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!J4 LB PROOIUMUB DES HODBRNISIBS 

ces que les anciens n'ont pas du tout soupçon- 
nées ; et par conséquent c'est bien en vain 
que la Commission biblique, dans le décret du 
29 mai 1907 — De auctore et veritate kistorica 
quarti Evangelii — en appelle à la solution que 
les Pères et les exégètes catholiques ont donnée 
autrefois aux diflScultés résultant de la compa- 
raison du quatrième Evangile avec les trois 
autres ; ib ne pouvaient résoudre des difficul- 
tés qu'ils ne connaissaient pas. La critique a fait 
pour les Evangiles ce qu'elle a fait pour le Pen- 
tateuque; elle a découvert le caractère spécial 
de chacun d'eux et ainsi elle a pu déterminer 
non seulement les différences de détails, mais 
encore les différences générales qui tiennent 
à la nature de chacun de ces écrits et don- 
nent précisément la raison des différences par- 
ticulières. Pour faire comprendre notre pen- 
sée, qu'il nous soit permis de citer quelques 
exemples. On a observé que dans Saint Marc 
la vie publique de Jésus suit un développe- 
ment régulier et progressif. Au commence- 
ment, sa fîliation divine est un secret que le 
Père lui révèle à lui seul lors de son baptême ; 
il opère après cela des miracles tels que le Fils 
de Dieu seul en peut accomplir, mais il ne prend 
cependant point expressément ce titre et il 
défend même aux démons de le lui donner, 
comme il défend aux malades qu'il a guéris de 
publier ses prodiges. Le premier à conclure des 



lGoo'^Ic 



LB PROdRAHMâ DES MObEHNiBTES S& 

œuvres opérées par Jésua que celui-ci eat le 
Christ, c'est Pierre, qui le proclame ainsi près 
de Césarée. A partir de ce moment, Jésus parle 
souvent de sa messianité et de sa passion qui 
doit nécessairement la consacrer, mais toujours 
en secret et seulement avec ses disciples. Le 
peuple reconnaît et acclame pour la première 
fois Jésus comme le Messie au moment de l'en- 
trée solennelle à Jérusalem, et Jésus déclare 
publiquement qu'il est effectivement le Messie 
dans son procès devant le Sanhédrin. Telle est 
la texture du second Evangile. Dans Mathieu et 
dans Luc, au contraire, Jés^s, dèa le commence- 
ment, dans la scène du baptême, est présenté 
au public comme le Fils de Dieu, et Jésus lui- 
même, dès le début — dans le sermon sur la 
montagne chez Saint Mathieu, dans le discours 
inaugural de Nazareth, chez Saint Luc — se 
présente à la foule comme le suprême législateur, 
le Seigneur, le Juge universel, l'oiiit de Dieu ou 
le Christ, et par suite les disciples, même avant 
la confession de Pierre, le proclament Seigneur 
et Fils de Dieu. Mais, néanmoins, ces deux 
Evangélistes conservent l'un et l'autre l'injonc- 
tion faite aux malades guéris et aux démons de 
garder là-dessus le silence, ainsi que la confes- 
sion de Pierre à laquelle Mathieu attribue même 
une importance particulière. Le quatrième Evan- 
gile aussi, à l'exemple de Mathieu et de Luc, fait 
proclamer publiquement Jésus Fils de Dieu dès 



D«,:^il,,G00^k' 



86 Le PhoGbAHhE bas udDEiiMisTËa 

le commencement, lors du baptême de Jean et, 
dès le début aussi, il le fait reconnaître comme 
tel par ses disciples. Mais le quatrième Evangile 
va plus loin que les deux autres. Non seulement 
il ne conserve plus aucune trace de l'ordre suivi 
par Marc, omettant toute injonction de Jésus 
de taire sa qualité de Messie et ne disant même 
rien de la confession de Pierre à Césarée, mais, 
en outre, irrepréBente Jésus comme ne parlant 
que de lui-même, dès la première heure, pour 
proclamer et défendre contre l'opposition des 
Juifs ses dons divins, c'est-à-dire son origine 
céleste, son existence antérieure à la création 
du monde, son unité avec le Père, sa coopéra- 
tion à l'œuvre de la création et de la révélation, 
etc., toutes idées qui ne se rencontrent jamais 
dans les autres Evangiles et que l'Evangéliste 
a exposées d'abord dans le prologue et fait 
répéter ensuite, au moins en partie, par Jean- 



A ces diverses manières de concevoir la révé- 
lation faite par Jésus de sa filiation divine, cor- 
respond aussi une façon différente de représen- 
ter son histoire également par rapport à cette 
filiation. Saint Marc conserve à la figure hu- 
maine de Jésus tous ses traits ; il lui attribue 
la compassion, la tendresse, la colère, l'impa- 
tience, la peur, l'ennui et même la tentation, 
la puissance limitée — comme lorsqu'il guérit 
plusieurs des malades qui lui sont amenés à 



D«,:^i i„ Google 



LB PROGRAMME DBS MODERNISTES 57 

Caphamaum, mais noa point tous, ou comme 
lorsqu'il ne peut faire aucun miracle à Nazareth 
— et aussi l'ignorance — comme quand il est 
obligé d'interroger pour savoir quelque chose 
ou lorsqu'il déclare ne point connaître le jour 
de la fin du monde. Mathieu et Luc prennent 
grand soin de faire disparaître de la physiono- 
mie de Jésus tous les traits qui semblent con- 
tredire sa filiation divine, principalement l'im- 
puissance et l'ignorance. Il faut remarquer, par 
exemple, la manière dont la réponse faite par 
Jésus, d'après Saint Marc, à celui qui l'avait 
appelé « bon Maître » : « Pourquoi m'appelles-tu 
bon ? Nul n'est bon, si ce n'est Dieu n, est trans- 
formée par Mathieu de façon à ne pas paraître 
nier à Jésus l'attribut de la bonté divine : 
« Pourquoi ra'interrogea-tu sur ce qui est bon ? 
Un seul est le bon ». Saint Luc omet com- 
plètement cet épisode. Mais dans Mathieu et 
dans Luc tous les traits humains n'ont pas 
disparu ; il reste surtout la scène de la tentation 
et la scène éminemment humaine de Getsémani. 
Dans Saint Jean, au contraire, Jésus pense, 
parle et agit continuellement du point de vue 
de son union avec le Père et, par conséquent, 
il n'y a et il ne peut plus y avoir en lui aucune 
affection ou faiblesse humaine, encore moins la 
tentation et l'agonie morale du Jardin des Oli- 
viers où, au lieu de cela, nous le voyons aller 
lui-même au devant de ses ennemis et les terras- 



: L.OO^k- 



S8 u PROGRAMme ces uodernistks 

ser au seul son de sa voix. Cette tendance diflé- 
rente,plus ou moins accentuée,de faire ressortir 
la divinité du Christ sur son humanité expUque 
beaucoup des divergences entre les Evangélistes. 

Mais la critique ne s'est pas contentée de 
rechercher les caractères propres à chaque Evan- 
gile et la distance qui les sépare l'un de l'autre ; 
elle a eu soin d'examiner attentivement aussi 
les ressemblances et les relations mutuelles de 
parenté. Cet examen, qui avait été fait pour les 
documents constitutifs du Pentateuque, a sou- 
levé dans son application aux Evangiles des 
problèmes plus sérieux encore et a donné des 
résultats beaucoup plus importants 

Ou avait observé depuis longtemps — c'est 
un fait qui saute facilement aux yeux — que 
les trois premiers Evan^les présentent de frap- 
pantes ressemblances entre eux, ce qui les a 
fait désigner sous le nom générique de Synopti- 
ques. Avant tout, les ressemblances concernant 
la matière dont un tiers environ est commun à 
tous les trois et dans une proportion notable, 
quoique plus faible, à deux seulement, Mathieu 
et Luc ; étant donné les formes multiples de 
l'activité de Jésus et l'ampleur de son enseigne- 
ment, le fait est certainement significatif. Mais, 
ce qui est plus significatif encore, les ressem- 
blances s'étendent jusqu'à la lettre dans ses 
plus petits détails, non seulement dans les dis- 
cours — ce qui est très remarquable, car Jésus 



D«,:^i i„ Google 



LE PR06RAHHE DES MODERNISTES 59 



n'a pas parlé grec, mais araméen, en sorte que 
les Evangiles se sont accordés littéralement 
dans une même manière de traduire — mais 
aussi dans les récits. Tout ceci est d'autant plus 
pour surprendre que les plus saisissantes anti- 
lopes se mêlent aux ressemblances et qu'à côté 
des traits communs, il s'en trouve d'autres qui 
n'ont rien d'équivalent dans les autres Evan- 
giles. Quelle est donc cette méthode ? Le pro- 
blème a exercé depuis plus d'un siècle le génie 
des savants, mais on peut dire finalement que 
la question des Synoptiques a reçu une solution 
unanime et définitive avec l'hypothèse de la 
double source. D'après cette hypothèse, la pre- 
naière source, qui explique les ressemblances 
communes à tous les trois, est Saint Marc : il a 
servi de hases aux deux autres. Les raisons prin- 
cipales de cette conclusion sont les suivantes : 
La matière contenue dans Saint Marc se retrouve 
toute dans les deux autres Synoptiques égale- 
ment à très peu d'exception près, tandis que de 
fort nombreux passages de Mathieu et de Luc 
manquent complètement dans Saint Marc. Si 
donc Marc est la source commune des deux 
autres, on comprend facilement comment il a 
dû être complété au moyen d'autres sources 
écrites ou orales ; mais vice versa, on ne com- 
prendrait pas qu'une source plus vaste, comme 
Saint Mathieu, par exemple, ait pu se restrein- 
dre dans un Evangile beaucoup plus court 



,,Got>glc 



60 LE PROGRAUME DES MODBBHISTBS 

comme Saint Marc. Il faudrait dire que celui-ci 
a voulu faire un résumé des deux autres ou de 
l'un d'eux, comme le pensait Saint Augustin, 
mais cela n'est pas possible, puisque, tandis 
que d'un côté il néglige des faits d'une suprême 
importance, de l'autre il s'étend plus que les 
autres sur des circonstances sans aucune valeur 
doctrinale. La seconde raison est l'ordre suivi 
par les Synoptiques, tantôt concordant, tantôt 
différent, mais de façon cependant que jamais 
Saint Mathieu et Saint Luc ne s'accordent entre 
eux pour suivre un ordre autre que celui de 
Saint Marc, tandis que Marc tantôt s'accorde 
avec Mathieu contre Luc, et tantôt avec Luc 
contre Mathieu. Cela prouve que Saint Marc 
marque la voie commune dont ou l'un ou l'autre 
de ses deux compagnons s'écarte. Par exemple, 
Saint Mathieu place la guérison du lépreux 
après le sermon sur la montagne, alors que 
Jésus descendait entouré par la foule, mais la 
parole de Jésus au lépreux : « Ne le dis à per- 
sonne I » suppose que le fait ne s'est pas passé 
publiquement, comme c'est précisément le cas 
dans Saint Marc. Saint Luc place la visite des 
parents de Jésus après le discours des paraboles 
tenu en plein air au milieu de la foule, mais la 
nouvelle que l'on en donne à Jésus : « Ta mère 
et tes frères sont dehors et te demandent » sup- 
pose que le fait s'est passé alors que Jésus-Christ 



D,<,,r,:^i 1„ Gotlglc 



LE P»OGRAUUE DES MODERNISTES 61 

était à la maison, ainsi que le raconte justement 
le deuxième évangile. 

Ce que l'on dit de la disposition des faits doit 
se dire également de leur exposition. Les Synop- 
tiques diffèrent souvent entre eux en exposant 
les circonstances qui accompagnent le fait prin- 
cipal, mais là encore, ordinairement, Saint Marc 
concorde avec l'un de deux autres et ce ne sont 
pas ceux-ci qui concordent ensemble contre 
Saint Marc, si l'on excepte quelques petites 
particularités spécialement linguistiques dont 
la raison ne peut être recherchée ailleurs que 
dans la composition des Synoptiques. La langue 
de Saint Marc abonde en hébraïsmes qui dispa- 
raissent en partie dans Mathieu et dans Luc. Or 
il n'est pas possible que Marc ait rendu à des- 
sein la langue de Mathieu et de Luc moins "pure, 
tandis que l'on conçoit aisément que les deux 
autres Evangélistes aient cherché à corriger et 
améliorer le langage de la source à laquelle ils 
ont puisé. 

On a recherché une seconde source pour les 
parties communes seulement à Mathieu et à 
Luc et qui consistent pour la plupart en des dis- 
cours de Notre Seigneur, Il a fallu, cette fois, 
sortir des synoptiques, c'est-à-dire supposer une 
source commune aux deux Evangiles, source 
n'existant plus aujourd'hui et que l'on est con- 
venu d'appeler Logia, mot grec par lequel 
Papias, l'un des plus anciens écrivains ecclésias- 



: L.OO^k- 



62 LE PROGRÀUUE DBS MODERNISTES 

tiques, désigne le contenu de l'œuvre originale 
de l'apôtre Mathieu. Et cela pour plusieurs rai- 
sons. Tout d'abord, on a remarqué que les carac- 
tères de priorité ne se rencontrent pas toujours 
du même côté, mais tantôt dans Saint Mathieu 
et tantôt dans Saint Luc. En second lieu les 
deux Evangélistes disposent, chacun d'une ma- 
nière indépendante, lea sentences de Jésus dans 
la narration commune. Saint Mathieu aime à 
combiner de courtes sentences du Seigneur dans 
de longs discours ; Saint Luc les maintient au- 
tant que possible séparées. Saint Mathieu cher- 
che l'occasion d'insérer les discours qu'il a com- 
posés avec les paroles de Jésus dans la narration 
même de Saint Marc et ainsi il n'a pas eu besoin 
de leur donner aucune introduction historique 
particulière. Saint Luc, au contraire, fait de 
tout ce qu'il ajoute à Saint Marc, y compris les 
parties communes avec Mathieu, deux récits, 
l'un plus long que l'autre, et il les insère dans 
la narration commune de Saint Marc oii il 
ouvre ainsi comme deux longues parenthèses ; 
aussi, comme il ne trouve pas ainsi dans Saint 
Marc même l'occasion de rapporter les senten- 
ces de Jésus, il leur compose une introduction 
personnelle pour expliquer l'occasion dans la- 
quelle elles ont été prononcées. Enfin la suppo- 
sition d'une source distincte des synoptiques est 
confirmée par le fait qu'aussi bien Saint Mathieu 
que Saint Luc rapportent deux fois la même 



D«,:^i i„ Google 



LE PROORAMUE DES M0DERM8TES 63 

parole du Christ, lorsque celle-ci se trouve éga- 
lement dans Saint Marc. L'explication la plus 
naturelle du fait est analogue à celle que l'on 
donne des passages doubles du Pentateuque, 
c'est-à-dire que chaque Evangéliste dépend 
d'une double source : l'une Saint Marc, et l'autre 
UD recueil des discours du Seigneur, les Lo^a. 

Restent les parties propres à Mathieu ou à 
Luc seulement. On ne saurait étabhr, quant à 
leur origine, un principe général. Elles ne peu- 
vent être que bien rarement considérées, ellta 
aussi, comme extraites des Logia ; le plus sou- 
vent elles dépendent d'une source particulière, 
ou écrite, ou orale. 

Le livre des Actes qui, à l'origine, formait un 
seul et même ouvrage avec le troisième Evan- 
gile est étroitement uni avec les synoptiques. Il 
ne faut pas s'étonner, par conséquent, si l'on 
rencontre dans les Actes les mêmes phénomènes 
que dans les Synoptiques, C'est-à-dire que le 
texte nous présente ici aussi diverses contra- 
dictions : contradictions entre les différentes 
parties du livre lui-même, comme lorsque la 
conversion de Saint Paul est racontée à trois 
reprises toujours avec de nouvelles circonstan- 
ces, et sa vocation à l'apostolat parmi les Gen- 
tils reportée à trois époques différentes ; con- 
tradiction aussi avec les épitres pauliniennes 
et dont les plus saillantes sont celles qui con- 
cernent la rencontre de Paul et de Barnabe 



D«,:^i i„ Google 



64 LE PnOQHAHMB DES MODERNISTES 

avec les apôtres de Jérusalem, racontée aussi 
par l'épître aux Galates. 

Mais tout ceci s'explique également dans les 
Actes par la tendance générale du livre. L'au- 
teur a voulu démontrer l'unité primitive et la 
fondation du Chriatianiame par le Christ. C'est 
pourquoi il nous décrit d'abord la formation 
du christianisme judaïque par le moyen des 
Apôtres institués par le Christ, puis l'établisse- 
ment du Christianisme des Gentils personnifié 
par Paul, comme succédant au christianisme 
des Juifs personnifié par Pierre. C'est la raison 
pour laquelle il accorde à la personne de Paul 
une place plus grande que celle qui lui revient, 
comme lorsqu'il lui attribue la première prédi- 
cation de l'Evangile dans le monde païen, y 
compris Rome où les Juifs reconnaissent n*avoir 
eu, par ouï-dire qu'une vague nouvelle du chris- 
tianisme ; tandis que dans les Actes mêmes, 
sans parler des épîtres pautiniennes, il y a des 
indices certains qu'avant l'arrivée de Paul le 
christianisme était déjà établi à Rome, même 
parmi les Juifs. D'autre part, c'est diminuer 
considérablement la figure historique de Paul 
que de le mettre depuis sa conversion, _même 
pour sa mission chez les Gentils, en étroite rela- 
tion, et dépendance avec le christianisme et 
l'Eglise de Jérusalem en particulier. Naturelle- 
ment cette peinture est contraire à celle que 
nous lisons dans l'épitre aux Galates, dont le 



: L.OO^k- 



Le PtlOQRAUUE USÉ MODERNlSTEd 6S 

but était, au contraire, de montrer l'origine 
immédiatement divine et l'absolue indépen- 
dance de l'apostolat de Paul parmi les païens. 

Les antilogifâ qui se rencontrent dans les 
diverses parties des Actes ont soulevé la question 
de la composition du livre, c'est-à-dire celle de 
savoir s'il provient de sources écrites. La plu- 
part des critiques tendent à admettre plusieurs 
sources écrites, et ils distinguent en particulier 
celle qu'ils appellent du nous, parce qu'elle 
emploie dans le récit la première personne du 
pluriel indiquant ainsi que le narrateur lui- 
même a pris part aux faits qu'il raconte. On 
suppose donc que cette source se trouve être les 
notes de voyage d'un compagnon de Saint Paul, 
notes dont le compilateur du livre aurait fait 
usage sans réussir pourtant entièrement à les 
mettre d'accord avec sa narration, parce que 
celle-ci s'inspire précisément d'une tendance 
étrangère aux simples notes de voyage du com- 
pagnon de Saint Paul. 

Le quatrième Evangile se meut dans un do- 
maine complètement différent des Synoptiques. 
La forme, et pour la plus grande partie la 
matière même en est tout autre. 11 n'est pas 
jusqu'au champ du ministère de Jésus qui 
ne diffère ; tandis que dans les Synoptiques, 
c'est la Galilée exclusivement, sauf pendant la 
semaine avant Pâques, pour le quatrième Evan- 
gile, c'est principalement la Judée et Jérusalem. 



D«,:^i i„ Google 



66 LE PnOGRAMMB DBS MObERNlSTES 

Le caractère même du livre tranche plus encore : 
les Synoptiques sont, par leur nature, des his- 
toires dans lesquelles la narration occupe la 
place principale et les discours se lient plus ou 
moins étroitement avec elle ; dans Saint Jean, 
au contraire, les discours forment la partie la 
plus importante et les .récits ont pour objet 
d'introduire ces discours, d'illustrer par un fait, 
de matérialiser pour ainsi dire les diverses idées 
qui y sont exprimées. Il faut ajouter à cela le 
but, nous ne disons pas contraire, mais plus élevé 
que celui des Synoptiques et qui, comme nous 
l'avons dit, explique les différences particulières 
et les divergences avec les autres Evangiles, 

Mais, nonobstant la grande distance qui sépare 
le quatrième Evangile des trois autres, on ne 
peut nier qu'il n'ait avec eux des points de 
contact et que Saint Jean n'ait connu et utilisé 
d'une certaine manière les Synoptiques. Cela 
devient évident non seulement dans les quel- 
ques points où Saint Jean s'accorde avec les 
autres et leur emprunte même quelques paroles, 
mais encore lorsqu'il s'en écarte notablement, 
puisqu'alors il laisse comprendre qu'il agit inten- 
tionnellement et il n'hésite même pas k faire 
allusion, parfois même tacitement, à l'avis diffé- 
rent de ses prédécesseurs. Qu'on se rappelle, par 
exemple, le passage où il déclare que Jean- 
Baptiste n'avait pas encore été mis en prison 
lorsque Jésus commença à prêcher et à baptiser, 



i:,<,,r,:^i i„ Google 



IQOAHME t>E8 HObERNlSTEB 



comme pour corriger le deuxième Evangile 
d'après lequel le début de la prédication de Jésus 
est postérieur àl'emprisonnement de J. -Baptiste. 
Il résulte de nombreuses observations, que nous 
ne pouvons rapporter ici, que Saint Jean a connu 
Saint Marc et Saint Luc ; on ne peut dire d'une 
façon certaine s'il a connu aussi Saint Mathieu. 

Après tout ce qui précède, on voit clairement 
quels sont les résultats que la critique considère 
comme définitivement acquis relativement à 
l'origine et à la composition des livres histori- 
ques du Nouveau Testament, Ils sont en grande 
partie relatifs. En premier lieu se placent les 
sources évangéliques, les Lo^a et Saint Marc, 
soit sous la forme actuelle, soit sous une autre. 
Puis viennent les Evangiles compilés sur ces 
sources. Saint Mathieu et Saint Luc, auquel 
lait suite naturellement le livre des Actes, qui 
suppose cependant des sources particulières. 
Enfin vient Saint Jean, œuvre complètement à 
part et originale. 

Mais quels sont les auteurs de ces divers 
écrits ? C'est là une question que la critique 
place en seconde ligne. Si les opinions tradition- 
nelles sur les auteurs des Evangiles concordent 
avec les résultats obtenus quant à la composi- 
tion, la dépendance respective et la nature des 
Evangiles, tant mieux ; sinon, elles doivent être 
abandonnées. Mais l'on dira : la logique n'exige- 
t-elle pas que l'on commence par la question des 



D«,:^il,,G00^k' 



68 LK PROdRAuMi; bES MOOËRNtStËd 

auteurs avant de passer aux autres ? Certaîne- 
meat non. La question du caractère et de la 
composition d'un livre ae dépend pas du tout 
du nom de l'auteur ou compilateur, mais elle 
résulte de l'étude immédiate du livre lui-même. 
Au contraire, la question de l'auteur parfois 
est très complexe, et ae peut se résoudre qu'indi- 
rectement. Il en est ainsi pour les Evangiles. Là 
tradition qui les attribue à ceux dont ils por- 
tent le nom se trouve exprimée indirectement 
pour la première fois par Saint Justin vers le 
miUeu du deuxième siècle. Quelle peut être la 
valeur de l'assertion de Saint Justin et dans 
quelle relation il se trouve avec toute la période 
qui le sépare de l'origine des Evangiles, nous 
ne pouvons le constater directement, mais tout 
au plus le déduire de conjectures plus ou moins 
probables. La logique veut cependant que l'on 
commence par examiner les livres mêmes que 
nous avons aous les yeux, quitte à étudier ensuite 
la valeur de ce que les autres disent au sujet de 
leurs auteurs ; ce dernier examen peut dépendre 
du premier et être facilité par lui, tandis qu'il 
n'y a rien de semblable à attendre du procédé 
contraire. 

Cecip08é,rien n'empêche que les deux sources 
de l'bistoire évangélique puissent être attribuées 
comme l'a écritPapiaSjl'une à Mathieu et l'autre 
à Marc. Au contraire, il ne paraît guère proba- 
ble que le troisième Evangile ait été écrit par 



D«,:^i i„ Google 



tX PRDORAUUB DfiS MODBttttlSTBS 69 

Saint Luc, compagnon de Saint Paul, puisque 
cet Evangile et le livre des Actes ont certaine- 
ment le même auteur, mais les Actes, en raison 
des détails parfois contradictoires au sujet de 
Saint Paul ou ne concordant nullement avec les 
épltres de ce dernier, peuvent difficilement avoir 
été écrits par un compagnon de Saint Paul lui- 
même. Il faut se borner à dire que l'une des 
sources du livre est un écrit d'un compagnon de 
l'apôtre, probablement Saint Luc, et qu'à cause 
de cela peut-être l'ouvrage entier a été attribué 
à Saint Luc. Il est encore moins probable que 
le premier Evangile ait été écrit par l'apôtre 
Mathieu, si, comme nous l'avons dit, il a été 
compilé sur le second écrit en grec et par un 
témoin non oculaire. Encore ici probablement 
le nom de l'auteur de l'une des sources, les 
Lo^a, a passé à l'œuvre entière. Plus compli- 
quée est la question de l'auteur du quatrième 
Evangile, si bien que nous ne saurions en donner 
ici, même un aperçu rapide. Qu'il nous sufHse 
de dire qu'il n'est pas facile de concilier l'opi- 
nion traditionnelle avec la nature du livre telle 
qu'elle résulte de l'examen interne et de sa com- 
paraison avec les Synoptiques. 

Nous ne pouvons parler que brièvement des 
autres livres du Nouveau Testament. Les épltres 
pauliniennes ont été pour la plupart loyalement 
reconnues comme authentiques par la critique, 
en dépit des attaques de l'hypercritique des 



; Google 



^ô LE PhOORAIlMB bES HODEHNISTEa 

théologiens hollandais. On n'a fait exception 
que pour quelques-unes d'entre elles, e'est-à- 
dire non seulement pour l'épître aux Hébreux 
qui ne porte aucun nom d'auteur ni en elle- 
même, ni dans la plus antique tradition, mais 
pour certaines autres encore ouvertement écri- 
tes au nom de Saint Paul, comme les épttres à 
Tite et à Tiiimothée. Les épStrea catholiques sont 
généralement regardées aussi comme pseudé- 
pigraphes. Ces jugements se fondent sur la 
confrontation des épitres elles-mêmes avec les 
lettres authentiques de Saint Paul et avec les 
conditions, vérifiées par d'autres moyens, des 
temps auxquels on les attribue ou avec la qua- 
lité des personnes par lesquelles on voudrait 
qu'elles aient été écrites. Le titre de tel ou tel 
apôtre qu'elles portent en tête n'est pas consi- 
déré comme un argument suflisant d'authen- 
ticité. La publication de livres sous le nom 
d'autrui n'était pas dans l'antiquité une chose 
insolite et réputée illicite comme de nos jours. 
Dans des temps assez rapprochés du Nouveau 
Testament, nous trouvons par exemple l'Apo- 
calypse de Pierre, l'Evangile de Pierre, la Pré- 
dication de Pierre, autant d'ouvrages pseudo- 
nymes. Nous en voyons autant dans le judaïsme 
voisin de l'époque du Christ ; ce n'est pas seu- 
lement dans les écrits apocalyptiques que l'on 
faisait parler d'ordinaire un personnage illustre 
de l'antiquité, comme Hénoch, Moïse, Isale, 



i,Coo^k' 



LB PtlMRAHIlft DES tlODKRNIaTEfl li 

etc., mais même dans les livres sapientiaux, 
spécialement attribués à Salomon, comme il est 
arrivé pour le livre canonique de la Sagesse. 
Dans la littérature classique on rencontre sou- 
vent des exemples analogues, pour ne citer que 
les écrits assez nombreux et évidemment apo- 
cryphes qui nous sont parvenus sous le nom de 
Pythagore. Cela devait se produire natiu-elle- 
ment avec plus de facilité encore dans le genre 
épislolaire où la forme même de lettre n'est 
souvent qu'une pure fiction. Il ne faut donc pas 
croire que la pseudonymie soit nécessairement 
une fausseté ou une cause immorale : c'était un 
usage littéraire de l'antiquité, un des nombreux 
genres d'invention. 

La critique du Nouveau Testament, comme 
celle de l'Ancien a entraîné pour la théologie des 
conséquences nombreuses et naturellement aussi 
plus graves. 

Observons tout d'abord qu'elle a confirmé 
la conception de l'inspiration que nous avons 
été contraints d'adopter d'après la composition 
littéraire du Pentateuque et des autres livres 
historiques de la Bible. Les théologiens, qui ont 
abandonné, comme nous l'avons dit, l'ancienne 
notion de l'inspiration verbale, s'y sont vus 
obligés par la confrontation des Evangiles, com- 
prenant qu'il est impossible que Dieu ait ins- 
piré à plusieurs évangélistes de rapporter d'une 
façon difïérente les paroles que le Christ n'a 



72 LB PaOGtIAllUB bES HaDiaNISTN 

prononcées qu'une seule fois et par conséquent 
d'une seule manière, comme par exemple celle 
de la Cène eucharistique. Mais nous remarquons 
ici également qu'il ne s'agit pas d'une diversité 
purement verbale. La différence seule du plus 
ou du moins, qui est extrêmement fréquente 
entre les Evangiles, est déjà une différence réelle; 
mais bien souvent aussi une même parole du 
Christ, en passant d'un Ëvangéliste à l'autre, 
comme ledémoatrent le contexte et l'addition ou 
le changement de quelques mots, est relatée dans 
un tout autre sens. Un argument encore plus 
décisif contre l'ancienne notion de l'inspiration 
mécanique nous est fourni par cette observation 
que les sources évangéliques ont non seulement 
été mises à contribution par les Evangélistes 
successifs, mais encore modifiées dans la dispo- 
sition et les sujets traités. Si Dieu était l'auteur 
direct des idées qu'il aurait ensuite communi- 
quées aux Evangélistes, il faudrait dire que, 
mécontent en quelque sorte de son premier 
ouvrage, il l'a revu à plusieurs reprises, remanié 
et corrigé comme un écrivain humain quelcon- 
que. En outre le procédé même adopté par les 
Evangélistes démontre qu'ils n'ont pas ci^ leurs 
prédécesseurs inspirés, dems le sens ancien du 
mot, autrement ils auraient scrupuleusement 
respecté l'ordre, la matière et même les paroles 
qu'ils leur empruntaient. Evidemment Saint 
Luc dans son prologue ne se considère pas lui- 



i:™,n:^i i„ Google 



LK PSOORAMHE DES MODERNISTEa 73 

même et ne regarde pas ceux qui l'ont précédé 
comme étranger» aux fatigues de rédaction et 
comme exempts de défauts. La composition 
d'un Evangile suppose même la possibilité de 
tentatives toujours nouvelles, puisque le sujet 
est si élevé et qu'il est difRcile à n'importe quel 
érangéliste de le traiter parfaitement. 

En second lieu, dans le Nouveau Testament, 
comme dans l'Ancien, nous ne possédons pas de 
livres historiques au véritable sens du mot, 
mais des histoires sacrées en grande partie déter- 
minées par la foi pour le service de laquelle elles 
ont été écrites. Les sources primitives acquièrent 
dans les écrits successifs une plus grande exten- 
sion, de nouvelles formes, un nouveau contenu ; 
mais ce n'est pas cependant parce que les écri- 
vains postérieurs ont fait de nouvelles recher- 
ches et connu ainsi les faits avec une plus grande 
exactitude, car s'il en était ainsi, les documents 
les plus récents concorderaient mieux entre eux, 
tandis qu'au contraire ils diffèrent de plus en 
plus. Il est clair que les changements successifs 
dépendent uniquement de la tendance religieuse 
propre à chaque écrivain. 

MaJs Ton objectera : Luc dès le début de son 
travail déclare qu'il s'est proposé d'écrire dili- 
genter, ex ordine. Nous répondons qu'il suffit de 
comparer le troisième Evangile avec le deuxième 
pour se rendre compte immédiatement de l'ordre 
que Saint Luc a en vue. Il place au commence- 



i,Coo^k' 



74 LE PROGRAMME DES MODERNISTES 

ment du ministère de Jésus la prédication à 
Nazareth, puis la première journée de Caphar- 
naum et ensuite la vocation des premiers disci- 
ples. Marc, au contraire, qui place la prédica- 
tion de Nazareth beaucoup plus tard, commence 
par la vocation des disciples qu'il fait suivre 
de la première journée à Capharnaum. La raison 
pour laquelle Luc a changé l'ordre de Saint 
Marc n'est évidemment pas une raison histori- 
que. 11 laisse voir, lui aussi, au v. 23, qu'il sait 
que la prédication à Nazareth est postérieure à 
celle de Capharnaum, et au v. 38 que la première 
journée de Capharnaum a été précédée de la 
vocation des premiers disciples. Mais, malgré 
cet ordre chronologique. Saint Luc a préféré 
donner une autre succession des événements, 
parce que dans les discours de Nazareth il voit 
représentée la prédication du christiEimsme 
parmi les Juifs et dans celui de Capharnaum 
la prédication parmi les Gentils, et enfin la 
pêche miraculeuse qu'il rattache au fait de la 
vocation des apôtres, l'abondance du fruit de 
la prédication apostolique succédant à celle de 
Jésus. Par conséquent l'ordre suivi par Saint 
Luc n'est pas déterminé par des motifs his- 
toriques, mais par des raisons doctrinales et 
allégoriques ; on en peut dire autant et même, 
après la confrontation avec les autres Synop- 
tiques, on doit le dire de VacrUiie (1) dont 
(1) Or. àxpiôeia: n «oîd minutieux, ezMme >. 



Coogic 



LE PROGRAUMR DK3 U0t»EnN13TBB 75 

Saint Luc fait profession dans son prologue. 
Mais, dîra-t-on encore, Saint Luc entend ra- 
conter l'histoire comme une démonstration de 
la foi ut cognoscas eoram verborum de quitus 
eruditas es ceritatem, et Saint Jean pareillement : 
haec scripta sant ut credatis quia Jésus est Ckris- 
tus filius Dei. L'histoire évangélique doit donc 
être par sa nature matériellement exacte, autre- 
ment elle n'aurait plus aucunevaleur démonstra- 
tive. Mais, avant tout, il faut observer que les 
Evangiles n'ont pas été écrits pour les infidèles 
afin de les convertir à la foi, mais pour les cro- 
yants, afin d'éclairer et de fortifier leur foi ; 
si, à l'enseignement doctrinal ils ajoutent par- 
fois l'apologie, ils le font d'une manière indirecte 
pour prémunir les fidèles contre les attaques de 
l'opposition juive. Pour qui examine attentive- 
ment les Evangiles eux-mêmes, cela est évident, 
mais nous en trouvons aussi une preuve dans le 
prologue de Saint Luc, où celui-ci déclare racon- 
ter des choses qui, selon l'expression grecque, 
« ont obtenu parmi nous un plein contentement», 
à Théophile qui, ayant déjà eu de ces choses une 
connaissance sommaire, ne demandait plus qu'à 
mieux connaître leur véracité et leur solidité. 
Assurément, pour pouvoir soutenir la foi des 
fidèles, l'histoire évangélique doit être vraie et 
réelle, fondée elle-même sur le témoignage de 
ceux qui, « dès le commencement », ont su par 
eux-mêmes et sont devenus ministres de la 



I , Gi.>oglc 



76 LE PRoanAuuE des hodernistbs 

parole de Dieu ». Mais puisque dans ce cas la 
foi n'a pas besoin d'être excitée pour la première 
fois chez le lecteur, mais qu'elle est déjà active 
et féconde, aussi bien chez celui-ci que chez 
l'écrivain, elle réagit nécessairement à son tour 
sur l'histoire, la transformant en partie pour en 
faire l'expression plus efficace de l'objet de la 
croyance. C'est ainsi que l'histoire évangéUque 
est à la fois cause et effet, fondement et cou- 
ronnement de la foi ; elle est le résultat de deux 
tendances opposées, l'une sur la vérité maté- 
rielle des faits, l'autre sur une vérité supérieure 
qui dépasse l'exactitude historique. Les docu- 
ments qui la composent constituent donc une 
littérature spéciale du fait chrétien. 

Nous trouvons un exemple analogue à la 
méthode suivie par les Evangélistes dans l'in- 
terprétation allégorique, très souvent employée 
chez les anciens Hébreux, les Chrétiens des pre- 
miers siècles et dans les Evangiles eux-mêmes, 
d'après laquelle le rédacteur donne à un texte 
ou à un fait de la Bible une signification supé- 
rieure, conforme à sa propre foi, mais différente 
et parfois même contraire au aena littéral. Dans 
ce cas également, c'est la foi qui se construit à 
elle-même un appui et qui se cherche une expH- 
cation. L'Encyclique nie que par le moyen des 
procédés et des méthodes de l'antiquité, pro- 
duits par les besoins de la vie religieuse,on puisse 
convenablement expliquer les faits que nous 



D«,:^i i„ Google 



LB P&OORAHMB DES UODERNISTES 77 

avons constatés dans les Evangiles ; mais on ne 
peut nier les faits, on peut seulement chercher 
à les expliquer. 

Ainsi, de la nature des Evangiles, telle que 
nous la révèle la critique, il résulte qu'il faut 
distinguer un ou deux éléments, l'un correspon- 
dant à la réalité historique, l'autre à la vérité 
siu'naturelle de la foi. Il n'est pas vrai que, par 
une coupure arhitraire, nous divisions tous les 
documents en deux parties, assignant l'une à 
l'histoire réelle et l'autre à l'histoire interne ou 
de la foi. Les deux éléments sont très souvent 
tellement unis entre eux qu'on peut bien les 
distinguer, mais non pas les séparer. Il est cer- 
tain cependant qu'à la vérité de la foi ne 
correspond pas toujours la réalité historique, 
mais parfois la représentation historique seule- 
ment. C'est pourquoi d'un bout à l'autre des 
Evangiles la vérité de la foi domine toujours, 
mais non pas toujours la réalité historique qui 
varie dans les divers Evangiles ; considérable 
dans Saint Marc, elle ne subsiste qu'à un degré 
infime dans Saint Jean. 

11 est faux surtout que nous ne concédions 
à la vérité de la foi qu'une existence subjective 
dans le croyant, comme semble nous le faire 
dire l'Encyclique. Pour nous, la vérité de l'his- 
toire est aussi grande que la vérité de la foi, 
mais ces deux vérités appartiennent à deux 
ordres différents, la vérité de l'histoire à l'ordre 



D«,:^il,,G00^k' 



78 LB PROOnAMHE DES UODERNtSTEB . 

sensible et naturel, la véiité de la foi à l'ordre 
Buprasensible et aurnaturel. C'est pour cela que 
les deux vérités exigent aussi un ordre difTéreat 
de connaissance ; la vérité historique peut être 
constatée par le moyen de l'expérience sensible, 
tandis que pour la connaissance de la foi, l'expé- 
rience sensible, qui peut être un moyen utile, ne 
suffît pas ; elle demande une lumière surnatu- 
relle. Autrement la science historique et la foi 
seraient une seule et même chose avec toutes 
les conséquences absurdes qu'une telle identifi- 
cation entraînerait. Tout cela est si évident que 
l'on s'étonne vraiment de voir l'Encyclique 
l'attaquer au point de nier que l'histoire s'oc- 
cupe seulement des phénomènes et qu'elle rie 
peut constater Dieu et l'intervention divine 
dans les choses humaines. Cependant, même 
dans l'histoire profane ne considère-t-on pas 
comme n'appartenant au domaine de l'histoire 
que les faits seulement, c'est-à-dire les phéno- 
mènes et leurs causes prochaines ; c'est à une 
science plus haute, la philosophie de l'histoire, 
qu'incombe la tâche de rechercher leur nature 
et leurs causes lointaines. Lors donc qu'il s'agit 
d'histoire religieuse, on n'avait jamais cru jus- 
qu'ici que ce fût le rôle de l'histoire proprement 
dite qui nous révèle l'existence des faits, de 
raisonner sur la valeur que ceux-ci peuvent avoir 
par rapport à Dieu et à l'ordre surnaturel, mais 



D«,:^il,,G00^k' 



LE PROGRAMME 'dBS MODÊRKtSTBS 79 

bien exclusivement celui delà théologie.c'est-à- 
dire de la science de la foi. 

Appliquons tout ceci à la distinction incrimi- 
née entre le Christ de l'histoire et le Christ de la 
foi. Le Christ est un par lui-même, mais il peut 
être considéré comme objet de l'histoire et 
comme objet de la foi. Comme homme, la per- 
sonne de Jésus et ses actions extérieures étaient 
connues par le moyen de l'expérience sensible 
et en ce sens il appartient à l'histoire ; comme 
Christ, c'est-à-dire en tant qu'uni à Dieu d'une 
manière très particulière et en tant qu'intermé- 
diaire entre Dieu et nous de la révélation et des 
grâces divines, il ne peut être connu que par une 
lumière spirituelle et divine, et en ce sens il 
n'appartient pas à l'histoire, mais à la foi. Lors- 
que Pierre, réfléchissant sur les œuvres et les 
paroles de Jésus conclut qu'il était le Christ, le 
Fils de Dieu, il mérita de s'entendre dire : caro 
et sangais non revelavil tibi sed pater meus qui 
in cœlis est ; ce qui, dans le quatrième Evangile 
s'étend à tout croyant : nemo venil ad me nisi 
Pater qui misit me iraxerit eum. C'est l'histoire 
qui entend la révélation de' la chair et du sang, 
la foi seule entend la révélation du Père, 

Une autre raison de distinguer entre le Christ 
de l'histoire et le Christ de la foi est que dans sa 
vie on distingue réellement deux états bien 
différents. Le premier état est celui de sa vie 
mortelle dans lequel il s'est comporté avec les 



: L.OO^k- 



aO LB PROGRAMME DES MODERNISTES 

bommes de la même manière sensible qu'un 
homme avec ses semblables, et le second est 
celui de sa vie glorieuse qui commence avec la 
résurrection et dans lequel il continue à être en 
communication avec nous, mais d'une manière 
invisible et spirituelle. Dans celui-là il a ap 
simplement comme un prophète qui a préparé 
le Royaume de Dieu en excitant les hommes à 
la pénitence et en leur enseignant, par ses paro- 
les et ses exemples, à vivre d'une façon conforme 
à la volonté de Dieu ; dans celui-ci, ressuscité 
à une vie nouvelle et spirituelle, il noua commu- 
nique son esprit, c'est-à-dire qu'il vit en nous 
de sa vie propre, et non pas seulement en nous 
pria individuellement, mais bien socialement 
unis dans l'Eglise, nous initiant ainsi à la vie 
plus haute qui est la vie future. Dans cette vie 
du Christ en noua, vie intérieure par la commu- 
nication de son Esprit et vie extérieure par 
l'accompUssemeut de ses commandements, ré- 
side toute l'essence du christianisme. Qu'on 
lise les épltres de Saint Paul, encore toutes 
palpitantes de l'exubérante vie chrétienne des 
premiers temps et qu'on nous dise si elles con- 
tiennent autre chose que cela, Même la distinc- 
tion entre le Christ de l'histoire et le Christ de 
la foi, qui a fait tant de bruit et causé tant de 
scandale, a déjà été faite par Saint Paul, quoi- 
que exprimée en des termes différents : le Christ 
selon la chair et le Christ selon l'esprit. Qu'on 



iM,,ur^i I,, Google 



LG PttOOHAUHB DES HODEaNlSTES 81 

veuille bien considérer par exemple attentive- 
ment la définition qu'il donne de l'Evan^e dès 
le début de i'épitre aux Romains : « L'Evangile 
de Dieu, qui avait été promis auparavant de la 
pîirt de Dieu par ses prophètes dans les Saintes 
Ecritures et qui concerne son Fils, né de la pos- 
térité de David selon la chair et déclaré Fils de 
Dieu d'une manière puissante, selon l'esprit de 
sainteté par aa résurrection d'entre les morts. » 
A une manière d'être différente correspond 
ici aussi une façon différente d'être connu : la 
vie mortelle du Christ est objet de l'histoire, 
parce qu'elle est sensible ; sa vie spirituelle dans 
les fidèles et dans l'Eglise, du moins dans son 
ensemble et dans sa nature intime, ne peut être 
connue que par le moyen de la foi qui l'expéri- 
mente. Mais cette seconde vie elle-même peut 
être au moins représentée sous forme historique 
et cela donne lieu, en certains cas, non seulement 
à la distinction, mais à la séparation du Christ 
de la foi du Christ de l'histoire. La vie surnatu- 
relle du Christ dans l'Eglise s'est manifestée 
aussi en conformité des circonstances extérieu- 
res et ainsi elle a peu à peu donné naissance à 
des institutions ecclésiastiques durables. Or les 
Evangélistes, pour mieux marquer la dépen- 
dance de ces institutions postérieures de l'Esprit 
toujours vivant du Christ, les projettent dans 
l'histoire même de Jésus mortel ; et en agissant 
ainsi ils usent d'un droit plus certain encore que 



i:™,i,.-Mi, Google 



82 tx PRooaAUuB dbb nobaftHiaTsa 

les écrivains du Pentateuque rapportant à Moise 
l'origine de toutes les lois et institutions judaï- 
ques. Cependant la critique aussi a le droit de 
ne pas confondre ce qui est de l'histoire propre- 
ment dite avec ce qui est une simple représen- 
tation historique de faits surnaturels que la foi 
fait provenir du Christ. 

Pour opérer cette distinction ou réparation, 
la critique ne se base nullement, comme on le 
voudrait prétendre, sur un principe a priori, 
sur la double théorie de la transfiguration et de 
la déformation, mais comme toujours sur l'exa- 
men des textes et des faits. Prenons pour exem- 
ple l'institution de l'Eglise libre et universelle, 
c'est-à-dire détachée des liens de la Loi et de la 
nationalité juive. Une telle Eglise s'est consti- 
tuée elle-même après la résurrection du Christ ; 
si elle avait été instituée immédiatement par 
Jésus durant sa vie terrestre ou même aussitôt 
après sa résurrection, on ne s'exphquerait pas 
la manière d'agir des apôtres, demeurés pendant 
longtemps attachés à la Synagogue. La grande 
lutte soutenue par Saint Paul contre les Judéo- 
Chrétiens, tout au moins sans l'appui des pre- 
miers apôtreSjpour revendiquer au christianisme 
l'universalité et l'indépendance vis à vis du 
Judaïsme, présenterait alors une énigme indé- 
chiffrable. Paul a été, à cause de cela, celui qui 
a le plus contribué à la constitution de l'Eglise 
catholique. Cependant les Evangélistea tendent 



, L.oo^k- 



Le PnOGHAMMB DES UObEBNlSTGg 83 

plus ou moins et de différentes façons & reporter 
la fondation de l'Eglise au Christ historique. 
Cette tendance s'accuse légèrement dans Saint 
Marc, mais très distinctement dans Saint Luc et 
plus encore dans Saint Mathieu qui place l'ins- 
titution de l'Eglise dans la bouche du Christ 
ressuscité et fait prédire par le Christ, durant 
sa vie mortelle, l'universalité et l' organisation 
extérieure de cette même Eglise sur le modèle 
de l'Eglise juive. Mais ce procédé atteint tout 
son développement dans Saint Jean où le Chris- 
tianisme devient une religion universelle par sa 
nature, un culte en esprit et en vérité, pendant 
la vie mortelle de Jésus, déjà parfaitement dis- 
tinct et séparé du judaïsme. Dans le quatrième 
Evangile, nous trouvons déjà formellement 
relatés, voire même surpassés, les résultats que 
Saint Paul n'a pourtant obtenus qu'après une 
longue et pénible lutte. 

De même que la vie surnaturelle du Christ 
dans les fidèles et dans l'Eglise a été revêtue 
d'une forme historique qui a donné naissance 
au Christ que nous pourrions appeler, quoique 
d'un mot inexact, le Christ de la légende, de 
même aussi cette vie a été assujettie à une éla- 
boration ou exphcation doctrinale qui a créé le 
Christ de la théologie ou de la dogmatique. Le 
Christ nous communique l'Esprit et avec lui la 
vie divine ; il est le médiateur entre nous et Dieu, 
Quels sont donc les liens qui l'unissent à Dieu, 



L«..,..,Cot>glc 



84 LE PBOGHAHUB DES UODBRIdtSTES 

comment possède-t-il l'esprit divin qu'il nous 
participe ? Tel est le problème fondamental 
d'où est sortie toute la doctrine chrétienne. Au 
commencement, on a cherché l'explication dans 
la notion du Messie juif, corrigée cependant par 
les faits de l'histoire chrétienne ; le Messie ne 
devait pas être «n roi terrestre, comme les Juifs 
se l'imaginaient, mais un roi céleste entré dans 
aa gloire par le moyen de sa passion. C'est dans 
sa résurrection qu'il a reçu l'Esprit et qu'il est 
devenu le Christ selon l'Esprit. Cette conception 
est celle qu'exprime Saint Pierre dans les Actes 
des Apôtres le jour de la Pentecôte et qui anime 
encore la narration que l'on retrouve au fond 
des Synoptiques ; là pourtant Jésus reçoit 
l'esprit même avant sa résurrection, en Saint 
Marc avant de commencer son ministère dans 
le baptême, en Saint Mathieu et Saint Luc au 
moment même de sa conception, bien que la 
descente de l'esprit lors du baptême y soit 
conservée également. Dans la théologie de Saint 
Paul, nous trouvons déjà attribuée au Christ 
une existence céleste antérieure à sa vie terrestre 
lorsqu'il est dit qu'avant même la création du 
monde, il était l'homme céleste ou en forme de 
Dieu et Fils de Dieu par conséquent, idée cor- 
respondant à celle du Fils de l'homme qui se 
rencontre dans quelques apocalypses juives. 
Dans les Synoptiques, nous trouvons, attribué 
aussi dans ce sens au Christ, le titre de Fila de 



D,<,,r,:^i t, Google 



ta PROGRAMME DBS tlODBRNiSTBB 85 

Dieu, cette nouvelle notion venant ainsi se sura- 
jouter à l'idée messianique. Dans le quatrième 
Evangile et dans l'Epitre aux Hébreux, on fait 
un pas de plus en avant : le Fils de Dieu préexis- 
tant à son apparition terrestre se trouve identifié 
avec le Verbe de Dieu, selon l'expression de Phi- 
Ion: second Dieu ; selon Saint Jean: fils unique 
de Dieu; et d'après l'épitre aux Hébreux:reflet 
de la gloire de Dieu et empreinte de sa personne. 
Dans l'Evangile de Saint Jean, le Christ est 
donc Esprit par sa nature et par conséquent non 
seulement on ne fait pas mention de sa concep- 
tion par l'opération de l'Esprit, mais même 
dans le baptême la venue de l'Esprit est consi- 
dérée simplement comme un signe pour indi- 
quer à Jean Baptiste que, contrairement à son 
baptême d'eau, Jésus est celui qui baptise dans 
l'Esprit Saint, 

Toutes ces diverses conceptions qui se succè- 
dent et parfois se superposent l'une à l'autre 
ont été évidemment imaginées pour expliquer 
le fait, dont la foi chrétienne a une expérience 
continuelle et toujours nouvelle, que ie Christ 
vit en nous et que c'est lui qui baptise dans le 
Saint Esprit. Ce fait suppose une commu- 
nion intime et particulière avec Dieu par laquelle 
Jésus est rendu capable de nous communiquer, 
à nous aussi, Dieu et son Esprit ; communion 
si exceptionnelle qu'elle surpasse notre imagi- 
nation et notre intelligence et qu'elle ne saurait 



: L.OOgW 



m Ll PROORAHUt bS8 UODBtll«IBTBa 

ainsi jamais être épuisée par les explications 
théologiques, quelque élevées qu'elles soient. 

C'est pour cela que, dès le début du christia- 
nisme, on a été libre d'aider la foi au moyen 
d'explications variées répondant aux divers 
degrés de culture des fidèles. Tout l'intérêt se 
trouvait dans la réalité expérimentée par la foi ; 
ses explications et ses spéculations y relatives 
n'avaient de valeur qu'autant qu'elles servaient 
à mieux faire comprendre et à vivre la réalité 
de la foi. Qu'on observe, par exemple, Saint 
Paul : bien qu'il eût une théologie à lui, fort 
compliquée et ingénieuse, il protestait de ne 
vouloir savoir autre chose que Jésus crucifié, 
c'est-à-dire l'efficacité vitale de la mort et de la 
résurrection du Christ ; il ne méprisait point la 
science ; il en faisait même également usage, 
mais il ne lui attribuait qu'une valeur relative 
et non absolue: 

On eut donc, au début, la foi intensément 
vécue et non pas des doctrines spéculatives 
strictement définies, les dogmes. Les définitions 
commencèrent lorsque les spéculations au sujet 
de la personne du Christ allèrent trop loin, pour 
employer un mot de la seconde épitre de Saint 
Jean, de façon 6 la réduire à être purement 
idéale et k détruire le Christ historique ; elles ont 
donc été formées dans un but plutôt négatif que 
positif, pour empêcher que l'on ne dépassât les 
justes limites imposées en même temps par la 



D«,:^i 1„ Google 



LE PttoORAJiMË DES Modernistes 87 

foi et par l'histoire. C'est contre les Gnostiques, 
en tant qu'ils niaient la réalité de l'humanité du 
Christ qu'ont été dirigés en grande partie, les 
livres du Nouveau Testament, en particulier les 
épltres catholiques et pastorales. Leur science 
est traitée de fausse science, ils sont qualifiés 
de vains hâbleurs, de séducteurs et autres noms 
semblables que l'on nous applique volontiers à 
nous-mêmes. 

Et cependant nous sommes bien loin de sui- 
vre les traces et les méthodes du Gnosticisme ; 
nous voulons, au contraire, non seulement que 
l'on ne dépasse pas les justes limites dans la 
spéculation, mais aux spéculations elles-mêmes 
définies comme légitimes, tout en leur accordant 
le respect qui leur est dû, nous n'entendons 
attribuer pourtant qu'une valeur relative. Ce 
n'est pas de la spéculation théologiqoe en elle- 
même, mais du Christ, dont cette spéculation 
peut nous aider à comprendre la personnalité 
et la valeur, que nous attendons la vie. En lui, 
par le moyen de l'histoire, nous reconnaissons 
l'homme qui a parlé et agi pour notre enseigne- 
ment ; et par la foi, le sauveur qui, par sa mort 
et sa résurrection, nous a donné une vie nou- 
velle. Ainsi, dans les Evangiles, avec l'œil de la 
critique, nous découvrons le Christ historique, 
mais non pas partout ; nous savons bien distin- 
guer le Christ de l'histoire du Christ de la légende . 
et de la théologie. Mais avec l'œil de la foi, soit 



: L.oo^lc 



«8 Lfi PROâRÀMHB DBS IMDEllIflSTBâ 

80U3 le Christ de l'histoire, soit sous celui de la 
légende et de la théologie, nous voyons partout 
le Christ selon l'esprit dont les Evangélistes, en 
composant leurs livres, ont exclusivement cher- 
ché & répandre la connaissance, comme étant 
celle qui, seule, sert à notre salut. 



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CHAPITRE IV 
La critique et Vévolution du Christianisme. 

Appliquées à l'histoire du Chriatianiame, les 
méthodes de la critique historique ont conduit 
à des résultats non moins décisifs. Les apologis- 
tes traditionnels étaient habitués à considérer 
l'Eglise comme une institution vivant en dehors 
de tout contact avec le monde moral et politique 
environnant, qui aurait grandi et se serait orga- 
nisée selon des lois particulières de développe- 
ment, lois qui ne sont pas susceptibles de véri- 
fication directe, étant en grande partie miracu- 
leuses. La vieille conception qui avait présidé 
autrefois à ta compilation de la grande histoire 
eusébienne, celle de l'Eglise, œuvre du Logos, 
domaine fermé à l'action des lois qui régissent 
l'évolution des collectivités humaines, a été 
pendant de longs siècles le postulat de l'histoire 
catholique. Une prévention de ce genre, jointe 
à l'idée d'une révélation qui aurait été avant 
tout la communication de vérités abstraites 
immuables, aboutissait à un autre préjugé en 
fait d'histoire chrétienne ; le préjugé que les 
vérités dogmatiques, entrées peu à peu dans le 
patrimoine intellectuel de la foi, et les formes 



I , Google 



90 ' LE PROORAUUB DES UODERNIBTBS 

extérieures prises progreBsivement par l'oi^a- 
nisation des fidèles, auraient existé dès le com- 
mencement, ne serait-ce qu'implicitement, dans 
la prédication de Jésus, dans la foi des premiers 
chrétiens, dans l'enseignement des Pères. La 
critique historique a débarrassé inexoretble- 
ment notre esprit de ces idées préconçues. Le 
christianisme, pour la critique, est un fait 
comme tous les autres, soumis aux mêmes lois 
de développement, influencé par les mêmes 
causes politiques, juridiques et économiques, 
susceptible des mêmes variations. Sa nature de 
fait rehgieux ne lui ôte pas ses autres qualités 
communes à tout événement historique où 
s'exprime l'activité spirituelle des hommes. 

La critique a donc étudié sans prévention, 
dans toutes ses circonstances extérieures, l'ori- 
gine du fait chrétien et sa propagation dans le 
monde. En examinant et en comparant les 
documents du Nouveau Testament, en considé- 
rant le temps où ils ont été écrits et les inten- 
tions pratiques auxquelles ont obéi leurs compi- 
lateurs respectifs, elle s'est rendu compte, 
comme nous l'avons vu, d'une manière indiscu- 
table, que leur narration se ressent de l'élabora- 
tion qui s'est accomplie, relativement à la figure 
et à la prédication du Christ, dans la conscience 
religieuse de deux ou trois générations de fidèles. 
Et alors, s'étant mise à rechercher à travers ces 
revêtements successifs déposés par la réQexion 



D«,:^i 1„ Google 



LB PBOGRAUUB DBa UODBBNISTES 91 

de consciences exaltées, la parole authentique 
du Maitre et le motif familier de ses discours, 
elle a dû conclure que l'Evangile de Jésus a été 
une annonce persistante et passionnée du 
Royaume de Dieu imminent, dépouillée de toute 
scone d'eschatologie matérialiste et basée sur 
une chaleureuse et impérieuse invitation à la 
purification intérieure. Tout le surplus, c'est-à- 
dire les affirmations particulières sur les rapporta 
personnels entre le Christ et le Père, en tant 
qu'elles ne rentrent pas dans l'ancienne identi- 
fication du Messie avec le Fila de Dieu, la con- 
ception toujours plus intérieure et morale du 
règne messianique, les idées spéciales sur la 
société des fidèles, équivalent terrestre du royau- 
me, représente l'expression d'idées nouvelles que 
l'expérience du christianisme avait suscitées, 
surtout chez les plus intellectuels et les plus 
cultivés parmi les disciples de l'Evangile, et tout 
particuhèrement chez Saint Paul. Une sembla- 
ble conclusion critftjue sur la substance histori- 
que de la prédication de Jésus ébmine toute pos- 
sibilité de retrouver en elle, même à l'état em- 
bryonnaire, l'enseignement théologique distri- 
bué plus tard dans l'Eglise. Pareillement, l'étude 
sereine de la tradition patristique, précédée 
d'une recherche attentive de l'authenticité des 
œuvres sur lesquelles elle repose, et accompa- 
gnée d'une préoccupation constante de ne pas 
lire les anciens témoignages religieux avec la 



i,Coo^k' 



92 LE PROORAHUB DEB HODEBNtSTES 

mentalité des écrivains postérieurs, a démontré 
également combien vaine est la prétention de 
vouloir retrouver en elle les lignes fondamentales 
de la foi catholique, telle qu'elle a été systéma- 
tisée par les docteurs scolastiques ou déSnie par 
les Pères du Concile de Trente. Elle a fait voir 
qu'il faut plutôt constater, sans prévention, 
l'évolution progressive de la doctrine catholique 
née du besoin profond d'offrir, au moyen d'idées 
réfléchies, un soutien naturel à l'expérience reli- 
gieuse qui, suscitée par la prédication du Christ, 
s'est conservée substantiellement égale à elle- 
même à travers toute sa longue histoire. 

Une antique légende, recueillie par Hufîn au 
IV' siècle, raconte qu'après l'ascension du Sei- 
gneur « les apôtres reçurent l'ordre de se séparer 
et de se disperser dans tous les pays pour prê- 
cher la parole de Dieu. Avant de se séparer, ils 
établirent en commun une règle de prédication 
afin qu'ils ne fussent pas exposés à enseigner 
une doctrine différente. Remplis du Saint Esprit, 
ils composèrent le Symbole » (1). Ainsi, dès le 
IV^ siècle, s'est accréditée la croyance que les 
principaux dogmes du christianisme ont été 
fonnulés par les apôtres, tout pénétrés encore 
de l'enseignement du Maître et comblés de 
l'Esprit de Dieu. La critique moderne, non seu- 
lement a prouvé la fausseté de la légende, mais 

(1) Rufin, Com. in Symb. 



i,Coo^k' 



LB PBOGRAHHE DES HODERNISTEB 93 

elle a positivement cherché à démontrer de fait 
combien il est arbitraire et aprioristique de 
croire que les dogmes de la foi remontent, dans 
leur expression, à l'enseignement primitif de 
Jésus et de ses disciples immédiats. Chaque 
jour nous parvenons à mieux signaler, à travers 
l'analyse critique des documents, l'évolution 
lente et parfois imperceptible, parcourue depuis 
l'expérience psychologique du christianisme, 
jusqu'aux fonnes réfléchies de la dogmatique. 
Cette évolution, nous le voyons, a sa source dans 
le besoin de trouver des formules théologiques 
d'où l'on puisse tirer un aliment et une direc- 
tion pour le sentiment religieux initial inculqué 
par l'Evangile, qui n'est autre que l'attente d'un 
meilleur règne de justice terrestre et céleste, la 
solidarité des âmes vis à vis du bien commun, 
la confiance dans le Père. 

L'Encyclique, il est vrai, reproche à notre cri- 
tique de partir de la supposition m que tout ce 
qui est dans l'histoire de l'Eghse doit s'expliquer 
par l'immanence vitale ; que nul fait n'anticipe 
sur le besoin correspondant et qu'historique- 
ment il ne peut que lui être postérieur » (1). 
Mais ici il nous semble bien que l'Encyclique 
nous reproche une assertion dont la négation 
est tout simplement un contresens historique 
et une erreur théologique. De fait, nous l'avons 

(1) Histoire et critique du moderoisme, g IV. 



i,Coo^k' 



94 LE FROORAUHR DEB MODERNISTES 

déjà dit, l'histoire de l'Eglise, en tant qu'elle 
est l'histoire d'un organisme vivant, n'a pas des 
lois de développement diftérentes de celles qui 
gouvernent les autres institutions sociales. Or 
c'est une loi élémentaire de la vie, dans chacune 
de ses manifestations, que tout oi^ane réponde 
à un besoin vital et que toute dépense d'éner^e 
soit déterminée par une exigence profonde du 
sujet. Il nous parait de plus très incorrect, théo- 
lo^quement, de supposer que l'histoire ecclé- 
siastique soit le triomphe du caprice et de l'arbi- 
traire et de nous reprocher, à nous, une concep- 
tion orthodoxe s'il en lût jamais, à savoir celle 
d'une providence divine qui ne tolère rien de 
superflu dans son empire et qui veille à ce que 
le cours des événements dans l'Eglise et l'évo- 
lution des idées religieuses s'efîectuent selon les 
exigences variables, mais normales des fidèles. 
Ce ne sont pas là non plus des jugements aprio- 
riques qui altèrent les procédés tranquille des 
la recherche historique. L'historien ne sort pas 
du cadre de ses études en s'efforçant de décou- 
vrir les raisons immanentes des faits, en recher- 
chant les exigences impalpables, mais réelles, 
qui ont amené logiquement les événements en- 
registrés par les documents qu'il utilise. Une 
science historique qui néglige cette tâche fonda- 
mentale ne mérite même pas ce nom. 

Les conclusions d'une telle méthode appliquée 
à l'histoire du christianisme ont été d'un effet 



■D«,:^il„ Google 



LE PBOQBilliMB DBS UODBftNISTBS 95 

désastreux pour les vieilles positions de Teosei- 
gnement théologique. Au lieu de découvrir aux 
origines, même en germe, les aflirmatious dog- 
matiques formulées au cours des siècles par 
l'autorité de l'Eglise, nous avons trouvé une 
forme religieuse qui, vague, imprécise à ses 
débuts, a évolué lentement vers des formes con- 
crètes de pensée et de rite par suite des exi- 
gences de la collectivité pour se comprendre, 
par la nécessité d'exprimer d'une manière 
abstraite les principes qui devaient façonner 
l'activité religieuse des fidèles, par l'effort des 
premiers chrétiens, par les répercussions de la 
lutte contre le hérétiques. Le message évangé- 
lique n'aurait pu vivre et se répandre dans sa 
simplicité spirituelle. Quand il franchit les fron- 
tières de la Palestine et apparut capable d'uni- 
versalité, il dut, pour pouvoir provoquer dans 
les esprits une expérience rehgieuse identique, 
détachement de l'égoïsme sous toutes ses for- 
mes, purification intérieure, espoir d'une juste 
rétribution ultra-terrestre, adhésion au Christ, 
Messie et Rédempteur, il dut, disona-nous, 
s'adapter à leur mentalité et présenter la figure 
du Christ, messager de la rédemption, sous un 
vêtement différent de celui qu'elle avait pris 
dans le milieu juif et dans la tradition populaire 
du prophétisme. Comme toute prédication reli- 
gieuse, merveilleusement souple dans sa simpli- 
cité psychologique, le christianisme primitif s'est 



i,Coo^k' 



96 LS PROGR&MUB DBS UODBRNISTBS 

répandu dans le monde romain, c'eat-à-dire dans 
lea pays voisins du bassin de la Méditerranée, 
en s'adaptant à la mentalité et à l'éducation 
spirituelle de chaque ré^on et en s'assimîlant 
dans chacune d'elles les meilleurs éléments pour 
son propre développement ultérieur. Cette œu- 
vre d'adaptation, accompagnée de la transfor- 
mation spontanée à laquelle fut soumis le mes- 
sage évangélique, lorsque l'on constata le retard 
toujours plus inexplicable du triomphe eschato- 
logique que le Christ avait prédit comme immi- 
nent, s'accomplit dans une période de temps 
relativement courte et elle put, en raison de 
l'influence exercée par un penseur rebgieux dis- 
tingué comme Paul, se refléter aussi sur les 
récits de la vie de Jésus qui cessèrent bientôt 
de n'être que des narrations historiques, pour 
devenir de véritables expositions doctrinales et 
parénétiques. Une semblable élaboration s'exer- 
ça tout d'abord sur les dogmes qui sont devenus 
plus tard fondamentaux dans le catholicisme, 
le dogme trinitaire, le dogme christologique et 
l'organisation de l'Eglise. Celle-ci, étrangère à 
la vision parousiaque du Christ, s'était formée 
naturellement parmi ses disciples et des formes 
pneumatiques qui, à cause de la diflusion des 
dons spirituels, avaient prévalu à l'origine, elle 
devait passer bien vite aux formes schématiques 
de la hiérarchie monarchique. 
En ce qui concerne la dogmatique trinitaire 



i,Coo^k' 



Le PROGIIAUMB DES MODEaNiSTES !)1 

et chrisiologique, la critique récente a signalé 
les diverses étapes qu'elle a traversées avant 
d'aboutir aux brillantes affirmations du Concile 
de Nicée. L'élévation progressive de la figure du 
Christ dans les pensées comme dans l'affection 
de ses disciples ; les formules variées, créées 
pour exprimer sa dignité surnaturelle d'après 
le langage philosophique et théologique des 
diverses populations converties, et combinées 
avecl'élaboration subie par certaines conceptions 
hébraïques revues et universalisées par Paul, 
ont provoqué un rapide développement des élé- 
ments intellectuels qui existaient à l'état latent, 
dans le mouvement spirituel propagé par le 
message évangéhque. Les Actes, se faisant 
l'écho de l'enseignement chrétien primitif, indi- 
quaient Jésus « comme un liomme à qui Dieu 
a rendu témoignage par les miracles, les prodi- 
ges et les signes qu'il a opérés parlui 11 (Actes II, 
22). 11 est le Messie à qui la mort ignominieuse 
a conféré la gloire céleste et qui doit revenir 
pour inaugurer son règne. Telle est la foi ingé- 
nue et intense des premiers disciples. Mais le 
Christ a appelé les membres de la famille hu- 
maine enfants de Dieu et il s'est offert comme 
leur modèle ; il est donc le fils de Dieu par excel- 
lence d'après la synonymie étabUe par la tradi- 
tion prophétique, entre cet appellatif et les qua- 
Utés messianiques. 

A côté de cette élaboration profonde sur les 



e.oogk- 



98 LE PROOnXUUS DE9 HObERNtSTlS 

simples données relatives à la personne de 
Jésus, s'est développée une autre idée, celle de 
l'Esprit. Comme il arrive à l'ordinaire aux 
débuts de toute religion qui se propage, des 
phénomènes extraordinaires, de vives manifes- 
tations d'une énergie surnaturelle se produi- 
saient dans les petites communautés surexcitées 
par l'attente de la palingénèse. Pour des hom- 
mes nourris de lectures et de souvenirs bibliques, 
cette énergie, cette puissance fut spontanément 
identifiée avec l'esprit de lahve, auquel l'Ancien 
Testament a attribué ordinairement les actes 
qui surpassaient d'une manière quelconque les 
facultés normales de l'humanité. Une corréla- 
tion naturelle s'établit alors entre le Père, à qui 
s'adresse la piété filiale des fidèles, le Fils, qui 
est le dispensateur de la vie et l'Esprit, de qui 
procèdent les manifestations les plus saillantes 
de la nouvelle foi. Et puisque c'est dans le bap- 
tême que se révèlent le effets surprenants et 
mystérieux de la conversion, on formula, pour la 
première fois, dans ce rite d'initiation chrétienne, 
l'invocation de la Triade, invocation encore 
ignorée de Saint Paul. Du baptême, la formule 
trinitaire passa, comme en témoigne Saint Jus- 
tin, dans la litui^e. (t) 

Sur ces données élémentaires, expression en- 
core timide et incertaine de ce que l'expérience 

(l)C(: A. Dupin. Le dogme de la TriniU dans les trois 
premiers sUcles. Paris, E. Noorry. 1907, ln-1!. 



; L.oo'^k' 



LE PndCaAHME t>B8 HObBANISTEB 99 

religieuse chrétienne renfermait en elle d'intel- 
lectuel et de dogmatique, un remarquable tra- 
vail théologique commença à s'accomplir dont 
nous pouvons aisément suivre les prémisses et 
le développement. Saint Paul, par sa spéculation 
sur la préexistence du Christ, sur Tidentilication 
de celui-ci avec l'Esprit, sur les efleta de ce 
même Esprit, qui ne provoque pas seulement 
comme l'esprit de lahve un enrichissement des 
énergies matérielles de l'homme, mais qui trans- 
forme la vie humaine intérieure et l'élève à une 
plus noble manière d'être et d'agir, avait déjà 
tracé les linéaments de ce travail de réflexion 
qui devait amener à préciser catégoriquement 
les rapports existant entre les réalités d'où la 
vie religieuse du chrétien tirait son aliment. 
Mais le point culminant de cette élaboration est 
marqué par la traduction qui se fit de la notion 
hébraïque du Messie en celle du Logos, d'origine 
platonicienne ; par l'identification du Christ, tel 
qu'il était apparu aux âmes qui attendaient 
anxieusement la rédemption d'Israël, avec la 
notion abstraite, germée sur le sol hellénique, de 
l'intermédiaire cosmique entre l'Etre suprême 
et le monde ; par la transcription, pourrions- 
nous dire, de la valeur morale et religieuse inhé- 
rente à une conception hébraïque, mais intelli- 
gible dans le monde gréco-romain, en langage 
alexandrin, tout en conservant la même valeur 
éthique et religieuse. Pour nous aujourd'hui, le 



lGoo'^Ic 



fôO Lfe PttOdHAMUE bES MttDEtlNlâTES 

chemin parcouru par cette rapide évolution 
d'idées nous apparaît comme un schéma froid, 
presque apriorique. En réalité, cette évolution 
du sentiment chrétien vers la définition réfléchie 
qu'il dut donner de lui-même constitua le labeur 
de nombreuses consciences qui vivaient leur 
foi. 

A son tour, la doctrine christologique, si inti- 
mement hée à la croyance trinitaire, atteignait, 
en même temps que celle-ci, un remarquable 
développement : la notion messianique du des- 
cendant de David et l'autre notion apocalypti- 
que de celui qui doit apparaître miraculeuse- 
ment sur les nuées du ciel, s'étaient identifiées 
dans la personne du Christ, et l'appellation de 
Fils de Dieu, synonyme de Messie dans le lan- 
gage hébraïque, en passant dans le milieu grec 
si accoutumé à concevoir des relations mysté- 
rieuses entre la Divinité et les héros, avait ou- 
vert la voie à l'idée de rapports extrêmement 
particuliers entre le Père et le Christ, jusqu'à 
l'identification de la nature. 

Enfin, pour ce qui regarde l'organisation des 
communautés chrétiennes, celles-ci, en emprun- 
tant à la synagogue et aux associations hellé- 
niques des titres et des fonctions, s'étaient 
acheminées, dès le commencement du deuxième 
siècle, vers les formes de l'épiscopat monarchi- 
que. 

Le spectacle d'une si intense évolution, opé- 



D«,:^i i„ Google 



LE PROOttAMMB DBS MODERNISTES 101 

rée dans le sein des communautés, alors que 
l'empire entravait si violemment la diffusion de 
l'Evangile, est une caractéristique admirable de 
l'histoire chrétienne primitive. Non seulement 
la persécution fut impuissante à étouffer la 
religion naissante, mais elle ne peut pas davan- 
tage arrêter ce mouvement salutaire par lequel 
l'expérience religieuse, suscitée parmi les hom- 
mes par l'apparition du Christ, chercha sans 
retard à tirer de-son propre fond un formulaire 
dogmatique et une organisation autoritaire per- 
mettant à la nouvelle conscience chrétienne de 
s'alimenter et de se défendre, et à l'Eglise de se 
présenter aux hommes comme capable de les 
guider, avec un credo et un gouvernement, à la 
conquête d'une plus haute existence spirituelle. 
Lorsque la dernière persécution s'éteignit dans 
un insuccès retentissant, et que l'habile Cons- 
tantin comprit la nécessité de se mettre à la 
remorque du christianisme en l'élevant jusqu'au 
trône, l'Eglise était préparée à cette première 
revue solennelle de ses forces matérielles et 
morales qui fut faite à Nicée. Le dogme trini- 
taire fut solennellement défini avec la consubs- 
tantialité du Verbe avec le Père ; c'est à Nicée 
que furent définitivement posées les bases sur 
lesquelles s'édifia dans les siècles postérieurs le 
monument de la pensée orthodoxe. 

Les luttes théologiques recommencèrent ce- 
pendant presque aussitôt et cette fois elles 



lGoo'^Ic 



lOZ LK proghaiuii bss MODBRNIBTIB 

furent principalement christologiques. A Texcep- 
tion de la courte controverse macédonienne sur 
tes rapports de l'Esprit Saint avec les autres 
personnes divines, controverse terminée à Cons- 
tantinople, les discussions portent sur le pro- 
blème des rapports entre les deux éléments 
humain et divin, qui se fondent dans la personne 
du Christ. On ne peut qu'admirer avec quel soin 
jaloux la conscience chrétienne veilla à ce que, 
dans cette recherche d'une formule pour expri- 
mer un fait qui est en dehors des capacités habi- 
tuelles de la raison humaine, on n'en vint, en 
aucune façon, à sacrifier l'expérience religieuse 
du Christ vivant dans les âmes, ni à déprécier 
la valeur de sa rédemption. Le nestorianisme, 
avec la distinction précise des deux personnes 
humaine et divine dans le Christ, arrivait à 
diminuer implicitement la valeur infinie de ses 
actes : le concile d'Ephèse le condamne. Enti- 
chés tombe dans l'excès contraire en maintenant 
l'unité personnelle du Christ, il ne distingue 
plus les natures ; il éloigne ainsi la figure gran- 
diose du Rédempteur des rangs de l'humanité 
en la rendant complètement étrangère à l'exis- 
tence terrestre des enfants d'Adam : le Concile 
de Calcédoine le condamne. C'est ainsi que s'est 
constitué, entre des excès opposés, le dogme 
cathoiique, expression intellectuelle d'un besoin 
profond de la conscience chrétienne désireuse 
de trouver à la fois dans son Christ l'homme qui 



D«,:^i i„ Google 



LB PROÛRAHMÏ DES MODERNISTES l03 

a souffert pour elle et le Dieu qui, pour elle, a 
mérité. 

Mais l'Eglise, amenée par les événements his- 
toriques à la fonction politique de modératrice 
et de guide parmi les populations d'Occident, 
étrangement mélangées après l'invasion bar- 
bare, sent naître en elle de nouvelles nécessités 
de propagande et de gouvernement. La lutte 
contre le monotélisme, dernière réapparition 
dissimulée du monophysisme, n'est qu'un épi- 
sode secondaire et d'un caractère tout oriental, 
en face du problème très grave qui s'impose à 
l'Eglise au milieu d'une société tombée intellec- 
tuellement dans un nihilisme désolant et qui 
attendait d'elle non seulement l'enseignement 
religieux, mais encore la première culture phi- 
losophique et scientifique. Le terrain des luttes 
intellectuelles n'est plus désormais la théologie 
proprement dite, mais la philosophie, ou mieux, 
l'apologétique philosophique. Au Moyen-Age, 
dans une société qu'elle modèle de ses propres 
mains et pénètre de son esprit, l'œuvre urgente 
pour l'Eglise est de créer ou d'adopter une phi- 
losophie qui, ne répugnant pas au dogme, puisse 
servir de préparation à celui-ci et d'instrument 
de discipline pour les intelligences et par suite 
pour les consciences dans toutes les manifesta- 
tions de la vie. Voilà pourquoi dès le début des 
disputes philosophiques du Moyen-Age, l'Eglise 
tourne sa sympathie vers la logique réaliste. 



: L.OO^k- 



LB PHOGRAMHe DBS 



tout en repoussant la métaphysique d'Aristote, 
parce qu'dle représente la formule la plus effi- 
cace d'attitude spirituelle en face de la réalité, 
en harmonie avec les exigences d'une concep- 
tion absolutiste de la religion et avec celles d'un 
exercice théocratique du pouvoir politique et 
moral. La critique moderne a cherché, par des 
travaux encore inachevés, à évoquer dans le 
passé les diverses tentatives qui ont été faites 
avant d'arriver à la fusion d'aristotélisme et de 
dogmatique chrétienne qui caractérise l'âge d'or 
de la scolastique. Le problème des universels, 
contenu dans un texte de Porphyre transmis 
par Boëce, se présenta comme le noyau de la 
recherche philosophique. Dans le écoles carlo- 
vingiennes s'accomplirent tes premiers essais 
d'apiHogétique philosophique, mids avec un 
résultat contraire à celui que l'Eghse pouvait 
désirer. Scot Engène est un penseur solitaire 
trop saturé d'individualisme mystique pour pou- 
voir fournir à la société qui se groupe sous la 
protection de la papauté et de l'empire, les for- 
mules impersonnelles et absolues d'une méta- 
physique apaisante. Mais la tentative qui a 
échoué une fois est reprise avec le courage que 
donnent les exigences renaissantes du temps. 
Que d'essaisinfructueux encore avantd'atteindrc 
l'harmonie désirée ! Le nominalisme de Rosce- 
lin, te conceptualisme d'Abélard, le réalisme de 
Saint Bernard, l'intuitionnisme de l'école de 



D«,:^i 1„ Google 



LB PROGRAHHB I 



Saint Victor, représentent autant de courants 
qui cherchaient à triompher dans un conilit 
d'idées reflétant à son tour les conflits réels qui 
déchiraient la société prise entre les prétentions 
de l'empire et celles de la papauté. Enfin, avec 
la grande théocratie papale, fruit de plusieurs 
siècles de travail politique, coïncide chronolo- 
giquement l'œuvre grandiose de la scolastique, 
dans laquelle la philosophie et le dogme paru- 
rent trouver leur équilibre et à laquelle semble 
dévolue la mission de resserrer les âmes dans 
les tiens d'une métaphysique qui était, en réalité, 
le meilleur instrument de domination morale 
que le Moyen-Age d'Innocent III pût désirer. 
Du fait que la scolastique est née des exigen- 
ces pratiques du moment, c'est-à-dire du besoin 
d'offrir une synthèse de philosophie et de reli- 
gion qui lifit les esprits dans une attitude d'hum- 
ble soumission logique et éthique, la critique 
tire le principal argument pour l'insufOsance 
historique dont la scolastique a fait preuve. Tou- 
tes les œuvres patristiques, toutes les expres- 
sions de l'expérience chrétienne des siècles an- 
térieui^ sont ulilisées par les docteurs scolasti- 
ques en tant qu'elles peuvent servir d'appui à 
leurs positions intellectuelles ; mais chez ces 
mêmes docteurs on ne trouve aucune recherche 
impartiale de ce qui avait été le fait chrétien 
primitif, aucune acceptation docile des données 
authentiques de la tradition patristique, lors- 



I, Google 



106 LE PROORAIIUE DES 1I0DEBNIBTK8 

qu'elles contrastaient avec leur propre attitude 
ariatotélicienne. La scolastique est précisément 
l'expression intellectuelle de l'expérience chré- 
tienne vécue de nouveau selon les exigences 
spirituelles du bas Moyen-Age. Et c'est la rtù- 
son pour laquelle la papauté s'est attachée à 
elle avec une opiniâtreté digne d'une meilleure 
cause, jusqu'à la canonisation qui en a été faite 
à Trente ; elle a senti instinctivement dans la 
scolastique l'apologétique la plus active, quoi- 
que mieux déguisée, de cette période de temps 
durant laquelle elle a resplendi dans la pléni- 
tude de son autorité, irrémédiablement perdue 
depuis. De nos jours encore on voudrait la réha- 
biliter. Mais comment est-il possible d'effectuer 
cette revendication, aujourd'hui que la critique 
a reconstruit, sans aucune préoccupation, l'évo- 
lution du fait chrétien dans tous ses états succes- 
sifs et sous toutes ses diverses formes ? La cri- 
tique nous a démontré comment la dogmatique 
catholique est née tout entière du besoin de 
mettre constamment en harmonie l'expérience 
de la foi avec la mentalité du temps, l'esprit reli- 
gieux immuable avec les expressions de la pen- 
sée variable. Comment se refuser à accepter ces 
conclusions qui sont non pas le résultat capri- 
cieux d'une spéculation, mais bien la consé- 
quence d'une très patiente analyse des docu- 
ments chrétiens ? Toutes les fois que l'Eglise 
s'efforcerait de leur opposer les positions prises 



D«,:^i i„ Google 



LE PROGRAMME DES MODERNISTES 107 

au Moyen-Age, sans aucun discernement criti- 
que, elle risquerait d'aboutir à la plus désas- 
treuse des conclusions, à une véritable faillite. 
Mais cela n'est plus à redouter. L'Eglise n*a pas 
encore défini, et cela est providentiel, dans quel 
rapport se trouve son immutabilité avec sa 
variabilité. Et c'est pourquoi en acceptant, 
comme le doivent faire tous ceux qui ont con- 
fiance dans la possibilité de conciliation de la 
science et de la foi, les résultats de la critique, 
avec tout ce côté immuable qu'exige la vérité 
intrinsèque du christianisme, nous avons fait 
appel à quelques nouveaux motifs apologéti- 
ques qui nous semblent posséder une profonde 
force de persuasion auprès de nos contemporains. 
Nous avons pu constater combien l'évolution 
du christianisme a été spontanée, mais aussi 
comment elle a paru, à chaque moment de l'his- 
toire, indispensable à la conservation de la reli- 
gion chrétienne. Celle-ci, sans cette évolution, 
aurait couru le danger de se déformer, de s'affai- 
blir, peut-être même de se perdre. De là la con- 
séquence que l'évolution catholique ne peut être 
rejetée par nous en aucune façon. De même que 
nous ne pouvons nous soustraire aux résultats 
du progrès social, même s'ils nous paraissent 
encore imparfaits, ainsi tout le développement 
chrétien, élaboration de la conscience chré- 
tienne sur l'expérience religieuse de l'Evangile, 
nous apparaît comme quelque chose de légitime 



: L.OO^k- 



108 LE PROOHAHHE DES MOBBRfJlSTKS 



en soi que sous ne sommes pas libres d'accepter 
ou de ne pas accepter, parce qu'en le répudiant 
nous dessécherions dan» nos âmes les raisons les 
plus profondes de la vie religieuse. Si même 
certaines formules mentales, certaines institu- 
tions autoritaires transmises à l'Eglise par le 
Moyen-Age nous semblent désormais un encom- 
brement inutile, nous ne croyons pas devoir 
prendre, comme individus, une position hostile 
vis-à-vis d'elles, mais nous travaillons avec con- 
fiance à ce que la masse des fidèles, de plus en 
plus, se rende compte de leur caducité : une 
plus haute expérience du catholicisme ne peut 
être autre chose que le fruit d'une conscience 
chrétienne générale plus illuminée et plus culti- 
vée. Dans ces dispositions d'esprit, nous avons 
cru possible la conciliation entre les droits de la 
critique historique et l'exigence profonde de la 
foi. Tout est changé dans l'histoire du christia- 
nisme, pensée, hiérarchie, culte : mais tous les 
changements ont été des moyens providentiels 
pour la conservation de l'esprit de l'Evangile et 
cet esprit religieux s'est maintenu identique à 
lui-même à travers les siècles. Les scolastiques 
ou les Pères du Concile de Trente ont eu sans 
doute un patrimoine théologique infiniment plus 
riche que les chrétiens du premier siècle ; mais 
l'expérience religieuse, qui leur a donné le carac- 
tère de chrétiens, a été identique dans les uns 
comme dans les autres. Elle est égale aujour- 



,:,.„„.-.„, Got^glc 



LE PBOanAMHE DES UODERNISTES 109 

d'hui encore dans notre esprit, bien qu'elle 
s'achemine lentement, hors des cadres de la 
scolaatique, vers une nouvelle définition d'elle- 
même. Les formules du passé et celles de l'ave- 
nir ont été et seront pareillement légitimes, 
pourvu qu'elles reflètent fidèlement le besoin de 
la religion évangélique, avide de trouver dans la 
pensée réfléchie les instruments de sa conser- 
vation. 

En raisonnant de cette manière, nous avons 
rencontré, il est vrai, l'une des tendances fon- 
damentales de la philosophie contemporaine, 
la tendance immanentiste, considérée même 
comme la condition indispensable de la philoso- 
phie. D'après cette tendance, rien ne peut péné- 
trer dans l'homme qui ne jaillisse d'un besoin 
d'expansion et n'y corresponde d'une certaine 
façon ; il n'y a pas pour lui de vérité fixe et de 
précepte admissible qui ne soit en quelque 
manière autonome et autochtone, AppHquée à 
l'histoire chrétienne, cette conception immanen- 
tiste constitue la meilleure apologie de ces posi- 
tions religieuses auxquelles l'Eglise est arrivée 
d'après l'incitation permanente de la conscience 
collective. 

Cette coïncidence, toutefois, n'a pas précédé, 
mais suivi l'efTort de la critique scientifique pour 
soulever de nouveau des ténèbres du passé l'évo- 
lution objective du christianisme. Et ici nous 
devons aborder la discussion des principes phi- 



D«,:^il,,G00^k' 



110 LE PBOGRAUUE DES MODERNISTES 

losophiquea que l'Encyclique nous suppose. 
Sont-ils exacts ? Et dans ce qu'ils ont d'exact, 
le document pontifical a-t-il raison de nous les 
reprocher comme anticatholiques ? 



D«,:^i i„ Google 



DEUXIÈME PARTIE 
L'APOLOGÉTIQUE MODERNISTE 

CHAPITRE I" 
Sommes-nous agnostiques ? 

L'Encyclique, en discutant la philosophie des 
modernistes, lui reproche les principes agnosti- 
ques, la méthode immanentîste, les apphcationa 
de l'agnosticisme à l'histoire avec les postulats 
de la transfiguration et de la déformation des 
phénomènes. 

Parlons, avant tout, de notre prétendu agnos- 
ticisme. Les modernistes posent comme base de 
leur philosophie religieuse, dit l'Encyclique (1), 
ce principe « que la raison humaine enfermée 
rigoureusement dans le cercle des phénomènes, 
c'est-à-dire des choses qui apparaissent, n'a ni 
la faculté ni le droit d'en franchir les limites. » 
Nous pourrions faire ressortir les contradictions 
dans lesquelles est tombée l'Encyclique en ayant 
voulu nous accuser d'agnosticisme. En effet, elle 
nous attribue dans le même paragraphe des 
opinions qui contrastent on ne peut plus nette- 
ment avec la position de l'agnostique. Elle dit 
de fait que « pour eux (les modernistes), il est 
une chose parfaitement entendue et arrêtée, 
c'est que la science doit être athée, pareiile- 

(1) Fondement philosophiqM du modernisme. 



D«,:^il,,G00^k' 



112 LE PROORiLHUE DBS HODBHNISTIS 

ment l'hi&toire », et elle ajoute, quelques lignes 
plus loin que, pour le» modernistes, « naturelle 
ou surnaturelle, la religion, comme tout autre 
tait, demande une explication », N'y a-t-il pas 
vraiment de l'incohérence à nous reprocher en 
même temps le préjugé agnostique, qui interdit 
à la raison toute affirmation en dehors des phé- 
nomènes, le postulat athée dans la science et 
dans l'histoire et le principe qu'il est possible 
de trouver une explication de l'origine et de 
l'essence de la religion ? 

Mais laissons ces petites méprises dans les- 
quelles est tombé le compilateur du document, 
mis dans l'embarrassante nécessité d'enfermer 
le modernisme dans le vieilles catégories de sa 
culture philosophique, et voyons sérieusement 
s'il y a quelque chose d'agnostique en nous. 
Avant tout, remontons à la définition qu'a 
donnée de l'agnosticisme son détenseur le plus 
connu : Herbert Spencer. Sa conclusion princi- 
pale qu'il expose et soutient dans ses « Pre- 
miers Principes » est celle-ci : « Si nous exami- 
nons dans leur nature et dans leur valeur intrin- 
sèque la religion et la science, nous retrouvons 
dans la première quelques idées primordiales, 
quelques éléments indispensables et dans la 
seconde certaines conclusions irréductibles, et 
par cela même inexplicables. Ainsi donc, à la 
base de la religion comme à la base de la science 
nous trouvQns un terrain neutre, qui échappe 



D,<,,r,:^i t, Google 



LE PlIOOnAUHB bES HODBRNtBTEB ll3 

à notre analyse mentale, un ensemble d'idées 
et de sentiments que nous ne parvenons pas à 
déchiffrer. Sur ce terrain peuvent et doivent se 
réconcilier la foi et la science. Nous devons 
constater ce domaine de l'inconnaissable, mais 
précisément parce qu'il est tel, nous devons 
soigneusement nous garder de tout désir témé- 
raire d'en pénétrer la nature, d'en spécifier, 
avec nos métaphysiques puériles, les attributs 
et l'action. » 

Eh bien, cet aveu d'impuissance que l'agnos- 
tique fait en face du mystère de l'univers est 
radicalement étranger à notre esprit. Notre 
apologie a été justement un effort pour sortir 
de l'agnosticisme et pour le dépasser, en don- 
nant une théorie de la connaissance, de même 
que l'agnosticisme lui-même avait marqué un 
progrès sur le positivisme matérialiste. 

Imbu de principes rationalistes, l'agnostique 
ne conçoit pas d'autres formes de connaissance 
que l'expérience sensible par les phénomènes et 
l'exercice de la raison appelée à réfuter les argu- 
ments imaginés par la philosophie religieuse 
pour défendre certaines théories particulières 
sur l'origine de l'univers et sur son état de dé- 
pendance vis à vis d'un Etre suprême. Comme 
tCant avait découvert les antinomies des idées 
cosmologiques, psychologiques et théologiques, 
Spencer, par le moyen du raisonnement pur, a 
voulu montrer les éléments arbitraires et aprio- 



, Goo^k- 



114 LE PROGRAMME DES UObERNlSTEd 

riques qui entrent dans chacune de nos explica- 
tions métaphysiques et religieuses du réel ; il a 
donc afiirmé ainsi un fond de réalité qui échappe 
à nos facultés intellectives et qu'il a défendu 
d'approcher. 

Notre attitude en face du problème de la 
connaissance et de sa valeur est au contraire 
radicalement différente et concorde avec celle 
-que prend de nos jours la philosophie la plus 
répandue, de même qu'elle coïncide avec les 
résultats généraux de la critique des sciences. 

Nous distinguons avant tout divers ordres de 
connaissances ; la connaissance phénoménale, la 
connaissance scientifique, la connaissance philo- 
sophique, la connaissance religieuse. La connais- 
sance phénoménale embrasse les objets sensibles 
dans leur individualité ; la connaissance scien- 
tifique applique le calcul aux groupes des phéno- 
mènes perçus, en expliquant les lois constantes 
de développement auxquelles ils sont soumis ; 
la connaissance philosophique est l'interpréta- 
tion de l'univers selon certaines catégories inhé- 
rentes à l'esprit humain et reflétant les exigen- 
ce profondes et inaltérables de l'opération ; 
enfin la connaissance religieuse est l'expérience 
actuelle du divin opérant en nous et en toutes 
choses. Naturellement, nous voyons tomber de 
cette manière les vieilles définitions dont la sco- 
lastique avait hérité de certaines traditions clas- 
siques de la science conçue comme < cognitio 



: L.OO^k- 



UE PROGRAMME t>R8 MObEhhlSTES 115 

rei pep causas » et de la philosophie présentée 
« comme une connaissance des choses divines 
et humaines dans leurs causes dernières ». Mais 
nous n'en sommes nullement responsables, car 
la philosophie des sciences a déjà démontré de 
son côté tout ce qu'il y a de conventionnel dans 
chaque science, etl'analyse psychologique à son 
tour a révélé les éléments subjectifs et person- 
nels qui contribuent à la formation de la con- 
naissance abstraite. En sorte qu'aujourd'hui, 
il n'est plus possible de parler d'une faculté 
inteilective qui s'exerce en dehors de toute 
influence de conscience et atteigne une certi- 
tude et une vérité qui soit « adaequatio rei et 
intellectus ». La spéculation nous apparaît pré- 
sentement comme une opération dans le sens le 
plus général du mot et, comme consécutive à 
l'opération, vient l'action de connaître, c'est-à- 
dire le résultat d'un laborieux effort de l'esprit 
qui cherche à mieux posséder le réel et à s'en 
servir plus utilement, à travers tout schéma 
mental qu'il réussit à en former. 

Une telle conception est libératrice au plus 
haut degré. En considérant la faculté inteilec- 
tive en fonction de toute la vie intérieure de 
l'homme ; en n'oubliant jamais la corrélation 
étroite qui existe entre la connaissance abstraite 
et l'opération ; en abattant les barrières fictives 
que la psychologie scholastique plaçait entre la 
pensée et la volonté, nous agrandissons prodi- 



D«,:^i i„ Google 



116 LB PROQRAUUK hBS UODBIlNISTEâ 

gieusement le domaine du connaissable et nous 
signalons à l'homme la possibilité d'atteindre, 
ne serait-ce que par le moyen de formes de con- 
naissance jusqu'ici trop négligées, les réalités 
supérieures, dont la possession intime accroît la 
valeur de la vie et l'enricliit de nouvelles poten- 
tialités. Gomme la science nous aide dans l'em- 
ploi du réel, moyennant la combinaison de 
l'expérience avec les lois du calcul ; comme la 
métaphysique correspond au besoin de l'action 
de se laisser guider par une conception déter- 
minée de l'univers ; de même les exigences de 
notre vie morale, l'expérience du divin, réalisée 
dans les profondeurs les plus obscures de notre 
conscience, conduisent à un sens spécial des 
réalités suprasensibles qui domine toute notre 
existence éthique. Il ne nous convient plus 
d'arriver à Dieu par la voie des démonstrations 
de la métaphysique du Moyen- Age ou sur le 
témoignage du miracle et des prophéties, autant 
de faits qui choquent plus encore qu'ils n'éton- 
nent la conscience contemporaine et qui échap- 
pent au contrôle de l'expérience. Nous signa- 
lons d'autres capacités de connaître le divin ; 
nous trouvons en nous ce « sens illatîf » dont 
parlait Newman, avec lequel il nous est donné 
de saisir, dans son ineffable mystère, la présence 
d'énergies supérieures, avec lesquelles nous som- 
mes en contact direct. Comparé à ces opinions 
gnoséolopques qui sont les nôtres, l'agnosti- 



i,Coo^k' 



iR PttOGttAMME Dtâ MODERNISTES 11^ 

cisme apparent, comme il est en réalité, un sys- 
tème froid et rationaliste. Nous acceptons la 
critique de la raison pure que Kant et Spencer 
ont faîte ; mais bien loin de revenir au témoi- 
gnage aprioristique de la raison pratique ou de 
conclure à l'affirmation d'un inconnaissable, 
nous montrons dans l'esprit humain d'autres 
moyens d'arriver au Vrai autrement efficaces 
que l'exercice de la seule raison. 11 est vrai que 
nos postulats s'inspirent de principes immanen- 
tistes parce qu'ils partent tous de cette suppo- 
sition que le sujet n'est point passif dans ses 
opérations intellectives et religieuses, mais qu'il 
tire de sa propre nature spirituelle soit le témoi- 
gnage d'une réalité supérieure dont il sent par 
intuition la présence, soit la formule abstraite 
de cette réalité entrevue. Mais le principe de 
l'immanence vitale est-il ce principe délétère 
que l'Encyclique semble croire ? 



i,Coo^k' 



CHAPITRE II 
Notre immaneniisme. 

* Puisque, selon les modernistes, la religion 
est une forme de vie, c'est dans la vie même de 
l'homme que doit se trouver son explication. 
Voilà l'immanence religieuse. Or, tout phénomè- 
mène vital — et, on l'a dit, telle est la religion — 
a pour premier stimulant, une néce^ité, un 
besoin, pour première manifestation, ce mouve- 
ment du cœur appelé sentiment (1) ». Tout en 
tenant compte des altérations que notre pensée 
a nécessairement subies dans cette définition 
que l'Encyclique a voulu en donner en catégo- 
ries scolastiques, nous reconnaissons que ce sont 
bien là, au fond, nos idées sur l'origine de la 
religion. Celle-ci se révèle comme un résultat 
spontané d'inextinguibles exigences de l'esprit 
humain qui trouvent leur satisfaction dans 
l'expérience intime et affective de la présence 
du divin en nous. Mais si telle est notre croyance, 
sommes-nous en cela en désaccord avec la tra- 
dition ? C'est ce que nous allons voir. 

Il est nécessaire avant tout de reconnaître 
que les preuves imaginées par la philosophie 

(1) g 1", b.— L'Immaiieiitisine - 



D«,:^ii,,Gooi^li: 



Le PROORAHUB DBd MODERNISTES lld 

scolaatique pour démontrer l'existence de Dieu 
et tirées du mouvement, de la nature des choses 
finies et contingentes, des degrés de perfection, 
de la téléologie de l'univers, ont aujourd'hui 
perdu toute valeur. Les notions qui servaient 
de base à ces arguments dans la revue générale 
que la critique post^kantienne a faite des scien- 
ces abstraites et empiriques et du langage phi- 
losophique, ont perdu également le caractère 
d'absolu que les aristotéliciens du Moyen-Age 
leur accordaient. Lorsqu'une fois on a démontré 
tout ce qu'il y a de conventionnel dans toute 
représentation abstraite qae nous nous faisons du 
réel, il est clair que non seulement de tels argu- 
ments s'écroulent, mais encore qu'il devient 
impossible d'en formuler d'autres du même 
genre. Il était par conséquent naturel que l'on 
recourût, pour la démonstration de l'existence 
de Dieu, ou mieux pour la justification de la 
foi dans le divin, au témoignage de la conscience. 
Ainsi, on a fait appel aux énergies morales de 
l'homme qui d'ailleurs dans ce problème sont 
les plus autorisées à rendre témoignage, puis- 
que l'origine de la religion est un fait de cons- 
cience et doit être analysée comme telle. Un 
semblable procédé est pleinement justifié en 
soi, et il a toujours été admis comme légitime 
par les plus illustres représentants de la doctrine 
chrétienne. 
Le principe : Dieu existe, est, de fait, comme 



i,tji.>o^k' 



j^ LE tROORAMUE DitH M0DtBtlI8TE« 

tout autre jugement, ou synthétique, ou, si l'on 
Teut, pour parler en langage non kantien mais 
scolastique, un jugement qui tombe ou en ma- 
tière nécessaire ou en matière contingente. Mais 
puisqu'il s'agit d'un jugement d'existence, ce 
ne peut être un jugement analytique, c'est-à- 
dire tel que la notion exprimée par le prédicat 
rentre d'elle-même dans celle qui est exprimée 
par le sujet. Il reste donc que c'est un jugement 
synthétique, et puisque la philosophie catho- 
tique n'admet pas de jugements synthétiques a 
priori, il faut dire nécessairement que c'est un 
jugement synthétique a posteriori, par consé- 
quent démontrable par le moyen de l'expérience. 
Et puisque cette expérience ne peut être évi- 
demment celle qui s'obtient dans les labora- 
toires, il faut dire précisément que l'existence 
de Dieu ne peut être vérifiée que par la cons- 
cience et dans la conscience de l'homme. Nous 
sommes donc pleinement logiques quand nous - 
cherchons à tirer, des exigences immanentes de 
la conscience humaine, l'affirmation du divin 
transcendant ; quand nous nous efforçons de 
découvrir en elle les aspirations profondes et les 
imperfections toujours ressenties, par lesquelles 
se révèle dans toute sa force la volonté de s'éle- 
ver à Dieu qui agit déjà en nous avant même 
que nous le cherchions. 

En raisonnant ainsi, nous sommes même en 
parfait accord avec la tradition soit patristi- 



D«,:^i i„ Google 



LE PROOHUIHB DES HODERNISTEa 121 

que, soit scolastique. La première, surtout, qui 
considérait l'aristotélisme comme funeste à la 
profession de l'orthodoxie chrétienne (1), sou- 
tint que la foi se suffit à elle-même ; la seconde, 
bien que caractérisée par le triomphe du réa- 
lisme logique sur l'intuition mystique, n'oublia 
jamais l'aliment moral quand elle voulut 
prouver les réalités de l'ordre de l'esprit, leur 
valeur, leurs destinées. Quelques citations suffi- 
ront à le prouver. 

Clément d'Alexandrie, dans ses Stromates, 
démontre longuement que le principe des choses 
ne peut être trouvé par le moyen de la démons- 
tration, mais seulement par la foi spontanée de 
l'esprit qui, pour arriver à la perception de Dieu, 
plutôt que de rechercher les éléments abstraits 
de la connaissance rationnelle, doit acquérir la 
discipline et la force qui naissent de la pratique 
des grandes vertus : la charité, la pénitence, etc. 
La foi, ajoute-t-il, est nécessaire à l'homme 
comme la respiration à la vie ; sans elle, il n'est 
pas passible d'arriver à la connaissance. Dieu 
en particulier n'est pas objet de science, mais 
de foi. Dans l'esprit de l'homme est répandue 
une mystérieuse effluve divine (L. II). 

{]) • Halheureux Aristota qui enseigna aux hêrêtiquea une 
dialectique habile à dire el à ne point dira, variable iioi ses 
opinioDi, dure daoa l'argumentation, féconde en discuisions 
Btériles, fastidieuse] même ï elle-mSine. se rétractant conti- 
nuellement et n'ayant jamais rien traité A tond 1 > De praser. 
hairet. VII. 



D,<,,r,:^i t, Google 



122 LE PROGRAMME DES MODERNISTES 

Bien plus explicites encore sont les déclara- 
tions de Tertullien qui, pour déposer en faveur 
du christianisme, fait appel non aux systèmes 
philosophiques et aux théories abstraites, mais 
au témoignage spontané de l'âme humaine. 
N Comparais devant moi, ô âme : si tu es une 
chose divine et étemelle, comme le veulent 
beaucoup de philosophes, sans doute tu ne 
mentiras pas. Si tu es une chose humaine et 
périssable, à plus forte raison tu ne mentiras 
pas en faveur d'un Dieu qui te demeure étran- 
ger. Mais je ne te désire point élevée dans les 
écoles, instruite dans les bibliothèques, imbue 
de la science enseignée dans les académies. Je 
te veux simple, inculte, ignorante, telle que te 
possèdent ceux qui te possèdent pour seule 
richesse. C'est de ton inexpérience que j'ai 
besoin. » Et à cette âme primitive, dans ses mani- 
festations antérieures à tout rudiment d'instruc- 
tion et de culture, Tertulhen demande le témoi- 
gnage spontané et irrésistible en faveur du 
christianisme. De son langage naturel, de ses 
mouvements les plus familiers, de ses aspira- 
tions les plus habituelles, le grand apologiste 
tire la preuve évidente de Vhumanité et par 
conséquent de la vérité du témoignage chré- 
tien. (De test. an. passim). 

Origène affirme que « l'âme raisonnable, en 
reconnaissant ce qui est naturel en elle, se 
détache des objets qu'elle avait d'abord consi- 



D«,:^i i„ Google 



LE PaOanAHME VSS MODERNISTES 123 

dérés comme des dieux ; elle conçoit un amour 
naturel pour le créateur, et, par suite de cet 
amour, elle accepte pour son Maître Celui qui, 
le premier, a manifesté à tous les hommes cette 
doctrine et qui s'est servi pour cela de disciples 
préparés ». (Contra Celsuoi III, 40). 

Mais celui des Pères qui en appelle avec le 
plus d'insistance au témoignage direct de l'esprit 
pour l'affirmation de l'expérience du divin dans 
l'homme, c'est Saint Augustin. On connaît son 
mot célèbre : Fecisti nos, Domine, ad te, et 
inquietum est cor nostrum donec non requies- 
cat in te. — Ses Confessions, cette admirable 
épopée de la transformation de Tâme sous Tin- 
fluence du divin, abondent en phrases qui nous 
parlent de la démonstration de l'existence de 
Dieu tirée de l'expérience personnelle que cha- 
que homme en fait dans le cours de sa vie. Il 
rappelle les « moyens admirables et cachés a 
par lesquels Dieu conduit l'esprit humain à 
reconnaître son existence (V, 6, 7, 13) et il 
résume sa propre expérience à ce sujet dans ces 
remarquables paroles : « C'est Toi, Seigneur, qui, 
par un mystérieux instinct, amènes les hommes 
inconscients à entendre et à percevoir ce qui 
est nécessaire à leur élévation » (VII, 6), 

Enân Saint Thomas lui-même, si porté cepen- 
dant vers la spéculation métaphysique et si 
plein de confiance dans les forces de la raison, 
ne laisse pas d'accorder aux aspirations vitales 



i:™,i,.-m,,G00^k' 



In LE PBOGRAMME DBS HODERKISTIS 

de la conscience et aux exigences profondes de 
l'esprit la valeur démonstrative qui leur appar- 
tient. Il alBrme à maintes reprises « qu'un désir 
naturelne saurait jamais être déçu» (1 P. LXXV 
6 ; C. G. II. 55, III. 51). Ainsi, la véritable tra- 
dition scolastique est si loin de considérer l'argu- 
ment moral comme dépourvu de valeur et capa- 
ble de conduire au subjectivisme, qu'il l'invo- 
que dans ses démonstrations les plus délicates, 
telles que celle de la liberté humaine et celle de 
l'immortalité du moi personnel. De fait, ces tbè- 
ses si fondamentales pour le spiritualisme chré- 
tien reposent sur un argument unique : le témoi- 
gnage de la conscience. 

Nous pouvons donc soutenir que notre atti- 
tude en face du problème du divin est parfaite- 
ment conforme à la meilleure tradition chré- 
tienne. Amenés par la philosophie des sciences 
à une révision de toutes nos notions empiri- 
ques ; instruits par ta psychologie descriptive de 
l'origine et de la valeur des idées abstraites dans 
un sens diamétralement opposé à la théorie 
scolastique de l'intellect agissant et de l'intel- 
lect possible ; persuadés désormais indubita- 
blement de tout ce qu'U y a naturellement de 
conventionnel dans nos conceptions métaphy- 
siques du réel, nous ne pouvons plus accepter 
une démonstration de Dieu élevée sur ces 
« idola tribus » qui sont les conceptions aristoté- 
liciennes de mouvement, de causalité, de contin- 



■inz^i i„ Google 



LE PROORÀHHB DEB MODEHNISTEB 12S 

gence, de fin. Nous croyons même plus salutaire 
pour la conscience religieuse de reconnaître 
explicitement que si la démonstration de Dieu 
devait être essentiellement liée à ces concep- 
tions, la pensée critique contemporaine aurait 
ouvert dé&nitivement la voie à l'athéisme, mais 
d'aflirmer en même temps qu'il existe un autre 
argument pour cette démonstration, argument 
principal, antérieur à l'élaboration scolaatique 
elle-même, l'argument de la connaissance agis- 
sante, qui apporte, dans les contingences de sa 
vie factice, le besoin anxieux du divin et ne 
parvient à vivre plus noblement sa vie qu'à la 
condition de percevoir ce besoin et de le satis- 
faire par cette expérience religieuse que l'am- 
biance et la formation historique, dans les- 
quelles elle est appelée à vivre, lui imposent. 

Caractères et conséquences de notre immanen- 
tisme. — Nous sommes donc immanentistes ; mais 
Timmanentisme n'est point cette erreur gros- 
sière que l'Encyclique semble croire ; c'est, au 
contraire, la voie suivie pour arriver à la per- 
ception du divin d'après toute la meilleure tra- 
dition chrétienne. Nous croyons devoir insister 
encore sur notre présente déclaration, pour 
répondre à quelques autres reproches imméri- 
tés du document pontifical. 

I. On cherche avant tout à établir une pré- 
tendue contradiction entre notre pensée et cer- 
taines définitions du Concile du Vatican, par 



D«,:^il,,G00^k' 



Iz6 LE PROGRAHUE DES H0DEHN18TES 

exemple : a Si quelqu'un dit que la lumière Datu- 
relle de l'humaine raison est incapable de faire 
connaître avec certitude, par le moyen des cho- 
ses créées, le seul et vrai Dieu, notre Créateur 
et Maître, qu'il soit anathème 1 n et pareillement 
a si quelqu'un dit que la révélation divine ne 
peut être rendue croyable peir des signes exté- 
rieurs et que ce n'est donc que par l'expérience 
individuelle ou par l'inspiration privée que les 
hommes sont amenés à la foi, qu'il soit ana- 
thème!» (De Rev. I et De Fid. III). 

En supposant que l'assistance providentielle, 
par laquelle est guidée l'histoire de l'Eglise, 
opère de telle sorte que les formules doctrinales 
définies à un moment déterminé pour répondre 
aux exigences du sentiment religieux collectif, 
aient été exprimées dans un langage suscepti- 
ble d'interprétations variées et ne constituent 
pas un obstacle aux adaptations ultérieures de 
l'esprit religieux, nous répondons que les défi- 
nitions vaticanes sont parfaitement conciUa- 
bles avec notre pensée. 

Pour ce qui regarde la première définition 
conciliaire, il est facile d'observer que la notion 
correspondant dans la mentalité moderne aux 
mots « lumière naturelle de l'humaine raison » 
est notablement différente de celle qui leur cor- 
respond dans une mentalité scolastique. Il nous 
est devenu aujourd'hui complètement impossi- 
ble de concevoir la faculté purement intellec- 



D«,:^il,,Gl.>0'^li: 



DES MODERNISTES 131 

tuelle et spéculative, libre de toute influence 
des autres facultés de l'esprit. La raison appa- 
raît de plus en plus à la psychologie plus récente 
comme un instrument d'expression et de défi- 
nition que les instincts de l'être humain ont 
reçu de la nature et dont ils se servent, par un 
travail inconscient, pour formuler en termes 
abstraits leurs tendances et leurs expériences 
de facultés élémentaires. 

Le sujet humain nous apparaît maintenant 
comme un ensemble d'énergies-, dont chacune 
tend à la pleine expression d'elle-même dans le 
développement quotidien de la vie. La raison 
abstraite n'existe pas pour nous, elle existe seu- 
lement en fonctions d'autres facultés instincti- 
ves dont elle signale les exigences et les résul- 
tats. Sans doute les théologiens thomistes, qui 
formulèrent au Concile du Vatican la définition 
rapportée plus haut, ont voulu dire que la con- 
naissance de Dieu est possible à l'intelligence 
pure opérant sur les notions tirées des appa- 
rences sensibles de l'univers et recherchant par 
des procédés syllogistiques la cause première 
des choses. Mais cela n'empêche pas que l'esprit 
religieux qui a su s'accorder avec les résultats 
indiscutables de la philosophie moderne, se 
refuse à admettre en ce sens la proposition du 
Concile, préférant l'entendre dans le sens que 
tous les moyens de connaissance que l'homme 
possède, compris eux aussi parmi les choses 



D«,:^il,,G00^k' 



138 LE PROGRAMME DES HODBHNISTBS 

créées, sont capables d'acquérir la certitude 
vivante de l'existence de Dieu. 

Parmi tous ces moyens de connaissance, pris 
dans une large acception, nous plaçons aussi 
la conscience de l'homme qui expérimente en 
elle d'une manière qui échappe à l'analyse, les 
influences du divin, immanent à travers des 
siècles d'expérience reli^euse, et l'aspiration au 
divin transcendant que réaliseront les généra- 
tions religieuses de l'avenir. 

Quant à la seconde définition, nous ne par- 
venons pas 6 comprendre de quelle manière 
notre pensée se trouve en cor^it avec elle. 
D'abord elle ne parle plus de la foi en Dieu, 
mais de la révélation, c'est-à-dire d'un fait 
positif à propos duquel nous avons déjà expli- 
qué comment on le doit comprendre, après 
l'étude critique des documents qui, selon l'ensei- 
gnement de l'Eglise, contiennent le dépôt de 
cette révélation. La transmission de celle-ci ne 
peut être faite que par le moyen de signes exté- 
rieurs, sur ce point il ne peut y avoir de discus- 
sion. Mais cela n'empêche pas que la cause et la 
preuve de cette révélation soient le produit 
d'une expérience interne. Saint Thomas a dit à 
ce sujet : « Le maître ne produit dans le disciple 
ni la lumière intellectuelle, ni l'image intelligi- 
ble, mais par son enseignement il excite le dis- 
ciple, afin qu'à son tour, avec l'éner^e de sa 
propre intelligence, il forme en lui-même les 



D,<,,r,:^i 1„ Gotlglc 



Le fROGRAMMK DES MâbERNiSTÏS 120 

conceptions intelligibles dont le maître propose 
les signes extérieurs. » (S. T. I. CXVII. 1). Nous 
pouvons appliquer cette lumineuse réflexion 
aux paroles du Concile. Le magistère de la tra- 
dition communique aux hommes les signes exté- 
rieurs auxquels est attaché le souvenir de la 
révélation. La conscience humaine ne doit point 
cependant demeurer inactive en face de ces 
signes, parce que l'expérience religieuse qui doit 
en vivre nait précisément de l'intérêt qu'y prend 
la conscience et de la vibration de l'être moral 
à l'unisson de la parole divine qui- s'est révélée 
et se révèle. 

M. L'Encyclique ne nous accuse de rien 
moins que « d'athéisme scientifique et histori- 
que ; de penser que la science et l'histoire doi- 
vent être athées » (1). Comment cette accu- 
sation est en contradiction avec celle de pseudo- 
mystiques qui nous est faite plus loin {2), cha- 
cun le voit. Elle contient en outre un contre- 
sens évident, il faut bien le dire. 

Que dans le domaine de la science et celui de 
l'histoire il n'y ait pas place pour autre chose 
que pour les phénomènes, ce n'est point nous 
seuls qui le prétendons, ce sont tous les savants 
et tous les historiens dignes de ce nom, c'est-à- 
dire qui obéissent aux règles méthodiques que 

(1) Foudemeiit philosophique du modemiBine. 
(3) Natnra ds la foi clin le moderniste. 



D«,:^il,,G00^k' 



130 LB KoaB&iiMK DES ilobKaKuTKd 

la recherche scientifique considère aujourd'hui 
comme définitives. La science et l'histoire ne 
tendent qu'à vérifier des faits et à signaler 
aussi, autant que possible, les rapports cons- 
tants entre les phénomènes qui s'observent dans 
leur champ d'étude respectif, mais ea adoptant 
dans leur enquête les instrumenta dont elles 
disposent, c'est-à-dire l'expérience ou l'expéri- 
mentation matérielle dans le domaine physique, 
l'analyse documentaire dans le domaine histo- 
rique, elles sont et doivent demeurer exemptes 
de toute préoccupation apologétique de quel- 
que nature que ce soit. De cette façon la science 
— l'histoire n'en est qu'une branche — n'est 
ni athée ni théiste — et pour mériter vraiment 
son nom, il faut qu'elle soit la science tout sim- 
plement. Encore une fois, ce n'est pas nous 
qui l'avons formée ainsi ; nous l'avons acceptée 
et nous cherchons modestement à la professer 
telle qu'elle est : une recherche impartiale des 
faits et de rien autre que des faits. Le reproche 
de l'Encyclique nous semble donc étrange au 
plus haut point. N'est-ce pas un axiome admis 
par les théologiens que la foi ne peut contre- 
dire la science, parce qu'elles sont toutes deux 
des rayons d'un même foyer de lumière, Dieu ? 
Prétendre cela, ce ne peut vraiment pas vouloir 
dire que l'harmonie n'existe qu'entre la foi et 
une certaine science ad asum delphini ; ce serait 
une offense à la véracité divine. Sûrs de voir 



D«,:^il,,Gl.lO'^li: 



LE PROGRAUHE DBS UODBnNlBTBB 13l 

se réaliser finalement cette harmonie, nous 
devons donc adopter la science la plus scienti- 
fique, si l'on peut s'exprimer ainsi, c'est-à-dire 
celle qui n'a absolument aucun but spécial 
d'apologétique. De la sorte, nous ne sommes 
point des athées en science; nous sommes uni- 
quement des amants de la science vraie, indif- 
férente à tout problème ultra-phénoménal dont 
la solution est réservée à d'autres facultés de 
l'esprit. 

Aussi bien, lorsque nous sortons du champ 
purement scientifique, poussés par notre besoin 
de foi dans le divin, nous voyons les résultats 
de notre recherche scientifique s'éclairer d'un 
jour tout nouveau et acquérir une valeur autre- 
ment précieuse et une bien plus haute signifi- 
cation. Nous apercevons alors dans le monde 
des phénomènes physiques une expression pro- 
gressive de bonté, et nous en tirons la foi en 
un principe supérieur auquel nous nous atta- 
chons comme à un Père qui veille par une 
direction providentielle des choses au triomphe 
des éléments bienfaisants dans l'existence col- 
lective. Nous voyons dans le monde de l'histoire 
une volonté omniprésente, dont l'influence se- 
crète dirige le progrès moral des hommes. Alors 
les résultats négatifs de notre critique dispa- 
raissent en face des afTirmations puissantes de 
l'intuition religieuse. La critique a renversé la 
croyance à la tradition formelle d'une révéla- 



D«,:^il,,G00^k' 



132 LS i>kOâRAllMB DES tlODKRNISTEa 

tion primitive. Mais au-delà de la critique, il 
existe une faculté qui découvre « dans la reli- 
gion juive et chrétienne tin principe de vie, que 
l'on peut dire surhumain, qui malgré les imper- 
fections de la connaissance, les illusions appa- 
rentes de l'espérance, les résistances de l'esprit 
national, de la routine ritualiste et de l'inflexi- 
bilité théologtque, tend à un épanouissement 
toujours plus parfait. Réalité formidable sous 
un extérieur fragile. C'est bien la petite pierre 
qui, venant frapper à la base la statué colossale 
des empires et des religions terrestres, l'a 
réduite en poussière ; et la petite pierre se 
change en grande montagne qui doit porter 
l'humanité toute entière. « (1) 

La foi voit entre l'Ancien et le Nouveau 
Testament la continuité d'une révélation que 
le divin a fait de lui-même, d'une manière 
toujours plus intense, dans la conscience hu- 
maine. 11 importe peu à la foi de savoir si la 
critique peut ou non vérifier la conception 
originale, les miracles de l'Evan^le, la résur- 
rection du Rédempteur ; si elle peut ou non 
attribuer au Christ le prédication de cer- 
tains dogmes et la fondation de l'Eglise. Ces 
faits échappent par leur caractère hyperphéno- 
ménal aux prises de la critique et ce ae sont 
point ceux dont la démonstration lui incombe. 

(1) LouT- La Rsligion d'Iarati, pag. BS. i 



I, Google 



Le PftoâRAHHE DBS taoDEHNIStBB 133 

Mais pour la foi, les uns et les autres ont une 
réalité qui est même supérieure à celle des faits 
physiques et historiques. Sans eux, en effet, 
sans une semblable expression de capacités 
morales très élevées, l'expérience religieuse 
chrétienne serait demeurée privée des plus soli- 
des appuis. Dans toute Télaboration psychologi- 
que que la foi des générations chrétiennes a 
fait subir aux éléments si simples de l'Evangile, 
la foi entrevoit une œuvre extraordinaire, c'est- 
à-dire telle qu'elle n'a pu se réaliser sans l'assis- 
tance de cet esprit de Dieu qui, dès le commence- 
ment, alimenta la vie du christianisme. Les 
dogmes nés de la formulation abstraite de l'expé- 
rience chrétienne, l'Eglise organisée pour les 
besoins des fidèles, les sacrements produits par 
la nécessité de confier à des rites extérieure le 
souvenir permanent de l'œuvre de la rédemp- 
tion et d'en communiquer, par l'intermédiaire 
des sens, les fruits impérissables, nous appa- 
raissent ainsi comme des réalités indispensables 
à la fusion des âmes dans la même vie religieuse. 
Nous nous unissons à tous les fidèles dans la 
même foi et dans les mêmes pratiques religieu- 
ses, sachant que celles-ci comme celle-là cons- 
tituent la véritable continuation historique de 
l'œuvre de Jésus et le moyen par lequel une 
même expérience morale rapproche les croyants 
qui adhèrent au catholicisme. Si même, person- 
nellement portés vers une expérience plus simple 

10 



134 LE PBOGRAHUB DES UODEANISTBS 

et plus directe du christianisme, noua nous sen- 
tions capables de nous passer de ces moyens, 
notre instinct de catholiques nous pousserait 
non pas à rompre avec les saintes coutumes, 
mais bien à répandre avec circonspection notre 
propre expérience autour de nous. 

Une telle manière de concevoir la légitimité 
du développement chrétien nous est reprochée 
par l'Encyclique comme subjective et symbo- 
lique. Mais le subjectivisme et le symbolisme 
ne peuvent plus constituer aujourd'hui une 
accusation. La critique récente des diverses théo- 
ries de la connaissance nous amène à conclure 
que tout est subjectif et symbolique dans le 
champ de la connaissance, les lois scientifiques 
comme les théories métaphysiques. Mais cela 
n'empêche pas que chacune des créations de 
l'esprit humain dans les diverses sphères d'acti- 
vité ait une valeur absolue. Le monde de la foi 
a, par conséquent aussi, sa valeur vitale et il 
est, dans son genre, un absolu. Quant au symbo- 
lisme, le symbole n'implique plus aujourd'hui 
l'idée d'une création factice, peut-être même 
frauduleuse, à laquelle seraient liées certaines 
croyances ignorantes et inconscientes. Il est 
une réalité, une réalité sui generis, à laquelle la 
foi confère une valeur inestimable, au point de 
feùre de lui le moyen réel et l'occasion bienfai- 
sante d'une élévation de l'esprit et d'une plus 
profonde pénétration religieuse. Et, puisque 



D,<,,r,:^i u, Google 



LE FHOGRAHtIE DES UODERKISTES 13S 

notre vie est pour chacun de nous quelque 
chose d'absolu, voire même la seule chose abso- 
lue, tout ce qui émane d'elle et tout ce qui s'y 
rapporte, tout ce qui en nourrit et en enrichit 
l'explication, participe également à cette valeur 
absolue. Les reproches qui nous sont faits sont 
donc par conséquent aujourd'hui des armes 



Ltairii^i i„ Google 



Transfigaration a déformation. 

C'est 90UB ces tennes que l'Encyclique désigne 
les conséquences que les modernistes, d'après ta 
conception qu'elle s'en est faite, déduiraient de 
leur agnosticisme appliqué à l'histoire : « Il ne 
faut pas croire que l'inconnaissable s'offre à la 
foi isolé et nu ; il est, au contraire, relié étroi- 
tement à un phénomène qui, pour appartenir 
au domaine de la science et de l'histoire, ne 
laisse pas de le déborder par quelque endroit. 
Or.voicicequi arrive: l'Inconnaissable, dans sa 
liaison avec un phénomène, venant à amorcer 
la foi, celle-ci s'étend au phénomène lui-même 
et le pénètre en quelque sorte de sa propre vie. 
Deux conséquences en dérivent. Il se produit, 
en premier lieu, une espèce de transfiguration 
du phénomène, que la foi hausse au-dessus de 
lui-même et de sa vraie réalité, comme pour le 
mieux adapter, ainsi qu'une matière, à la forme 
divine qu'elle veut lui donner. Il s'opère en 
second lieu une espèce de défiguration du phé- 
nomène, s'il est permis d'employer ce mot, en ce 
que la foi, l'ayant soustrait aux conditions de 
l'espace et du temps, on vient à lui attribuer 



LB PROORÀUHE DES MODERNISTES 137 

des choses qui, selon la réalité, ne lui convien- 
nent point 1. (1) 

Laissons de côté l'agnosticisme dont nous 
avons parlé et l'Inconnaissable dont aucun 
moderniste ne parle et venons à cette altération 
permanente, croissante même, de la réalité his- 
torique que, selon l'Encyclique, le modernisme 
attribuerait à l'efTicacité de la foi. Le reproche 
nous piiratt reposer sur une équivoque. Cette 
altération de l'objet, opérée par la foi qui s'y 
attache, est bien circonscrite à l'ordre gnoséo- 
logique, et, en ce cas, c'est une indiscutable 
vérité, ou bien elle s'étend è l'ordre ontologique 
et alors nous la répudions comme la répudie 
l'Encyclique. Celle-ci, cependant, en ne faisant 
aucune distinction entre les deux t)rdre8, com- 
met une impardonnable équivoque. Nous devons 
nous expliquer là-dessus. 

Que le fait historique à travers le souvenir 
que nous en transmettent des générations d'indi- 
vidus qui s'y sont intéressés pour sa valeur 
éthique et reUgieuse, prenne des proportions de 
plus en plus élevées et une signification tou- 
jours plus profonde, c'est une vérité incontesta- 
ble. Précisément parce que les conséquences 
pratiques et les applications innombrables de 
ce fait à la vie morale ne peuvent être immédia- 
tement trouvées et illustrées, il faut un certain 

(1) S l". DâlomatloQ de l'hlstidre nligimiH. 



D«,:^i 1„ Google 



138 LB PROGRAHHB DES MODERNISTES 

temps pour que les hommes apprennent à en 
vivre avec une conscience plus claire de sa va- 
leur. Mais cela n'implique pas que les expérien- 
ces vécues par les générations nouvelles soient 
quelque chose d'ontologiquement nouveau qui 
n'était pas déjà contenu en puissance dans le fait 
lui-même. 

Nous admettons qu'au point de vue gnoséo- 
logique les faits historiques qui servent de sujet 
à la foi subissent une élaboration intense par 
laquelleilsrevêtent des caractères qu'ils n'avaient 
pas à l'origine. Le Christ de la foi, par exemple, 
est sans doute bien différent du Christ de l'his- 
toire ; la foi a pris en celui-ci son point de départ 
pour une reconstitution théologique et mysti- 
que toujours plus haute et plus compréhensible. 
Mais nous ne prétendons pas qu'au point de vue 
ontologique, il n'y eût pas déjà, renfermées dans 
le Christ de l'histoire, ces valeurs éthiques et ces 
significations religieuses que l'expérience chré- 
tienne a découvertes lentement, en vivant le 
message évangélique. 

Voici un exemple qui, croyons-nous, fera 
mieux comprendre notre pensée. Le mathéma- 
ticien, comme tel, peut ne pas saisir une har- 
monie qui se révèle, au contraire, à une âme 
musicienne ; mais cela ne veut pas dire que cette 
harmonie ne soit pas réelle, ni que l'âme musi- 
cienne la crée en aucune façon. Celle-ci la trouve 
là où une autre âme nelatrouveraitpas.il faut 



D«,:^i i„ Google 



LE PBOORAHUE DES IIODBRNISTBS 139 

en dire autant dans notre cas. Les faits religieux 
renferment des significations mystérieuses que 
la science pure ne saisit point ; la foi, grâce à 
ses facultés particulières, pénètre ces significa- 
tions et réussit à les vivre. Cela ne veut pas dire 
qu'elle les crée ; elle les trouve. Mais, pour les 
trouver, il faut précisément les facultés de la 
foi qui, élaborant son objet, le transfigure et 
le défigure sans doute, mais seulement au point 
de vue de la connaissance et non pas au point 
de vue ontologique. Notre position étant ainsi 
expliquée, nous croyons que le reproche de 
l'Encyclique tombe dans le vide. Car le moder- 
nisme admet ce quetout le monde doit admettre : 
le progrès dans la connaissance réfléchie du sur- 
naturel, et il ne nie pas ce que la dogmatique 
exige, c'est-à-dire la richesse du fait initial sur 
lequel la foi exerce son admirable et ineffable 
labeur d'assimilation vitale. 

Ce que nous venons de dire des résultats de 
l'histoire en ce qui concerne le christianisme peut 
fournir de cela une éloquente confirmation. 

La pensée dogmatique n'a jamais outrepassé 
la tâche qui lui est assignée de fournir unique- 
ment des formules capables d'imprimer à la vie 
morale de tous les fidèles les caractères de l'exis- 
tence religieuse selon l'Evangile. Le fidèle devait 
avoir vis-à-vis du Christ l'attitude de respect et 
d'amour due à Celui en qui habite la plénitude 
de la divinité, et il devait aussi, en présence de 



i,Coo^k' 



lU IX MIMRAMMK BBS MODERIOBTES 

l'Esprit qui inondait son Âme de dons surnatu- 
rels, garder la pieuse attitude réclamée devant 
Celui en qui, par un ineffable mystère, passe la 
vie du Très-Haut avant de se répandre sur les 
fidèles. Mais que de tâtonnements il a fallu avant 
d'arriver à la représentation exacte de ces dc^ 
mes aux définitions du Concile de Nicée I Le 
Bubordinatisme alexandrin, le modaliame 
sabellien qui sacrifie ta distinction des per- 
sonnes, la trinité de Tertullien qui ne sauve- 
garde pas le monothéisme, la doctrine d'Hippo- 
lyte des deux hypostases et du don impersonnel, 
le conflit entre Denys de Rome et Denys d'Ale- 
xandrie représentent autant d'efforts accomplis 
pour arriver à une formulation de la doctrine 
trinitaire qui parvint, par son efficacité sur la 
vie éthique du chrétien, à déterminer une atti- 
tude religieuse spéciale vis-à-vis de Dieu le Père, 
du Christ son envoyé, et de l'Esprit, principe 
de vie surnaturelle. 

Mais toutes ces tentatives doctrinales impli- 
quent seulement une transfiguration gnoséolo- 
gique des données fondamentales de l'Evangile, 
parce que les réalités dogmatiques qui y étaient 
cachées renfermaient déjà en elles les trésors 
religieux que la réflexion de la foi a su plus tard 
y découvrir peu à peu. 



D«,:^il,,Gl.lO'^li: 



QUESTIONS PARTICULIÈRES 



Jusqu'ici nous n'avons pas fait autre chose 
que d'expliquer et de défendre nos véritables 
positions en face des fausses et tendancieuses 
accusations de l'Encyclique. Mais celle-ci con- 
tient aussi quelques assertions qui nous sont 
reprochées comme erronées, et qui pourtant 
représentent l'enseignement authentique de la 
tradition catholique. Pour les soutenir nous 
pouvons, par conséquent, prendre directement 
l'offensive contre le document pontifical. 



§ 1. — Valear comparative des religions. 

« Les modernistes, dit l'Encyclique, les uns 
d'une façon voilée, les autres ouvertement, tien- 
nent pour vraies toutes les religions ». (!) Enon- 
cée sous une forme si absolue, cette proposition 
peut faire une certaine impression. Mais elle ne 

. (1) S s. L'«xpérieiice indiTiduaUe. 



D«,:^il,,C00i^k' 



142 LE PnOGRAHUB DBS MODERNISTKS 

représente pas exactement notre pensée. Nous 
disons simplement que toutes les religions reflé- 
tant le degré de culture et d'évolution sociale 
des peuples parmi lesquels chacune d'elles s'est 
répandue, provoquent une expérience utile et 
salutaire. Nous disons en outre que les rapports 
entre les formes religieuses actuelles et passées 
et la religion chrétienne ne sont point des rap- 
ports d'égalité, mais ceux de formes moins par- 
faites avec la forme religieuse parfaite. En 
disant cela nous défions les compilateurs de 
l'Encyclique de nous mettre en désaccord avec 
les meilleurs témoignages des Pères et des doc- 
teurs cathohques. Tous s'accordent à dire que 
les religions inférieures ont quelque chose de 
bon, en tant qu'elles ont gardé un lambeau de 
la révélation primitive. 

Saint Justin, parmi les premiers apologistes 
du christianisme ne sentait pas cela autrement 
que nous quand, adoptant la conception stoï- 
cienne du XifiJî aiTEpiiatixôî, il entendait par là 
une raison et une connaissance déposées en 
germe par Dieu dans toutes les âmes et quand, 
s'adressant aux païens, il leur disait : « Nous 
afiîrmons de Jésus-Christ qu'il est le Verhe, le 
Verbe auquel participe tout le genre humain, et les 
hommes qui ont vécu selonle Verbe sontehrétiens, 
même s'ils sont considérés comme athées ; tels, 
parmi les Grecs, Socrate, Heraclite et tous ceux 
qui leur ressemblent ; tels, chez les barbares, 



D«,:^i i„ Google 



) MODERNISTES 143 

Abraham, Hananîa, Azaria, Misehael, Elle. 
Ceux qui vivent aujourd'hui selon le Verbe sont 
chrétiens... Les enseignements de Platon ne con- 
tredisent pas les enseignements du Christ ; il en 
faut dire autant des stoïciens et des poètes ; cha- 
cun d'eux a eu une vision partielle de la raison 
divine universellement répandue. Toutes les 
vérités qu'ils ont proclamées nous appartiennent 
à nous, chrétiens » (Apol. !<> et 11°). 

Athénagore déclarait que tous les hommes 
« obéissant à une inspiration qui vient de Dieu » 
s'accordent sur certaines croyances fondamen- 
tales (Ap, 7). Clément d'Alexandrie exposa de 
merveilleuses pensées à ce sujet : « Utilisons la 
parabole du semeur, telle que le Seigneur lui- 
même l'a interprétée (Mat. XIII) : Pour ce 
champ qui est l'homme, il n'y a qu'un seul 
semeur ; ce semeur, dès le commencement du 
monde, jette les bonnes semences et à chaque 
époque il envoie comme une pluie bienfaisante, 
le Verbe ; mais les temps et les lieux divins où 
le Verbe est reçu produisent la diversité des 
résultats... Il existait une antique et naturelle 
relation entre l'homme et le ciel. Le Verbe n'a 
été caché à personne. Il est la lumière univer- 
selle : elle brille pour tous les hommes. La révé- 
lation de l'unité divine et de la toute-puis- 
sance divine est dans tous les hommes droits 
une chose naturelle. » (Str. I. 5, 17. VI. 8, 9. 
V. 13). Saint Augustin afiîrme lui aussi la 



D«,:^il,,G00^k' 



144 LK raoflRuiHB PU MODBwnans 

spontanéité du sentiment reli^eux bous toutes 
les formes positives, il va jusqu'à dire, à la ma- 
nière de Platon, que tout ce qae nous savons 
de Dieu n'est qu'un souvenir, (Confess. XXIV. 
35). Il est suivi en cela par Saint Anselme : » La 
créature raisonnable ne doit travailler à nen 
avec une application plus intense qu'à manifes- 
ter au dehors l'image divine qu'elle porte natu- 
rellement imprimée en elle-même. » 

Qu'on nous dispense de multiplier des témoi- 
gnages qui coïncident en grande partie avec 
ceux que nous avons rapportés et que nous au- 
rions pu rapporter encore à propos de i'imma- 
oeace religieuse. 



§ II. — Science et Foi. 

L'Encyclique, avec une logique fort boiteuse, 
accuse à la fois le modernisme de séparer la 
science de la foi et d'assujettir la foi à la science, 
pour trois raisons : parce que tout fait religieux 
relève du domaine de la science; parce que l'idée 
de Dieu elle-même est tributaire de la science, 
et parce que le croyant éprouve un besoin 
intime d'harmoniser la foi avec la science (1). 
Ainsi, le document pontifical applique aux mo- 

(l| i i. La loi ezpoliéa de UKî«nc«. 



D«,:^i i„ Google 



Ls Programme oiti udDiRNtdTRS 14S 

dernistes les paroles de Grégoire IX (1) repro- 
chant à certains professeurs de théolo^e de 
plier u à la doctrine philosophique les pages 
célestes de l'Ecriture ». La contradiction que 
présente ce reproche est à elle seule un motif 
suffisant d'en faire ressortir l'inanité. Les moder- 
nistes, comme nous l'avons déjà dit, pleinement 
d'accord en cela avec la psychologie contempo- 
raine, distinguent nettement la science et la foi. 
Les procédés, par lesquels l'esprit aboutit à 
l'une ou à l'autre, leur paraissent complète- 
ment étrangers et indépendants entre eux. Ceci 
est môme pour nous un point fondamental. Par 
conséquent, la prétendue servitude à laquelle 
nous réduirions la foi par rapport à la science 



(1) La leltra de ce panlife que cite l'Encyclique n'est pas, 
comme elle dit de 12S3, miàa de 1228. Mais cette erreur de 
date est bien légère auprès de l'erreur très grave que commet 
le rédacteur de l'Encyclique en employant contre nous les 
paroles de ce pontife du Moyen-Age. Ces paroles en eltet 
sont dirigées, dans l'intention de l'auteur, contre les scolas- 
tiques de l'Unirersité du Paria, habitués, comme les scolasti- 
ques de notre temps, à ne pas respecter du tout la signitica- 
tion propre des textes de l'Ecriture, afin d'en tirer dos argu- 
ments en faveur de leur^ thèses métaphysiques. Ces paroles 
ont encore une valeur d'actualité, non point contre les 
modernistes, dont le premier soin a été et est toujours d'as, 
signer aux documents écrits leur véritable valeur, mais con- 
tre les sco'astiques de parti pris dont pourtant l'Encyclique 
fait le panégyrique. Ainsi ce passage de la lettre de Gré- 
goire IX dont on se sert contre nous est plein d'une ironie 
naturelle. Le rédacteur de l'Encyclique aurait-il voulu se ren- 
dre coupable d'anti-scolasticisma ? 



D«,:^i 1„ Google 



: PROGRAMME DES HODERNISTKB 



est un non sens. Si le fait des croyances indivi- 
duelles et collectives, exprimées extérieurement, 
des systèmes théologiques devenus objet d'en- 
seignement rentre dans le domaine de la science 
historique, cela ne signifie pas du tout que le 
mouvement psychologique que la foi révèle soit 
lié en aucune façon à des recherches scientifi- 
ques spéciales. La critique analyse les formes 
extérieures et les affirmations publiques de la 
foi. Mais la foi religieuse elle-même, besoin ins- 
tinctif de toute intelligence saine, tout en se 
ressentant, dans la conscience réfléchie d'elle- 
même, de l'influence de la culture générale, 
naît spontanément et se développe indépendam- 
ment de toute préparation d'éducation scienti- 
fique. En sorte que les paroles de Grégoire IX, 
au lieu de reconnaître qu'elles nous soient appli- 
cables, c'est nous qui pouvons les retourner 
contre les théolopens qui ont toujours abusé 
de l'Ecriture et en ont travesti la signification 
naturelle, pour pouvoir l'invoquer à l'appui de 
leurs thèses préétablies. Les modernistes, au 
contraire, bien loin de tordre le sens des paroles 
bibliques pour le service d'une apologétique peu 
loyale, distinguent nettement, dans les monu- 
ments écrits de la révélation, la source histori- 
que et l'expression de la croyance religieuse. 
Ils leur consacrent ainsi deux formes d'activité : 
l'activité scientifique qui, usant des méthodes 
propres à l'histoire, vérifie la valeur des sources 



i,Got>glc 



LE PROGRAMME DES MODERNISTES li7 

scripturaires comme elle le pourrait faire de 
toute autre source historique, et l'activité reli- 
gieuse, l'intuition de la foi, qui cherche à faire 
revivre en elle, en se l'assimilant et en l'adap- 
tant au progrès psychologique, l'expérience reli- 
gieuse dont le document biblique constitue le 
souvenir écrit. 



§ III. — VEglise et l'Etat. 

Enfin, l'Encyclique nous reproche de désirer 
la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Ici encore 
l'Eglise oflicielle nous fait un crime d'une de 
nos meilleures aspirations qu'elle devrait elle- 
même volontiers accueillir, si des liens de solida- 
rité et d'attachement excessif à un passé de 
gloire mondaine qui ne reviendra plus ne lui 
offusquaient la juste vision des choses. 

Nous savons fort bien pour quelles décisives 
raisons de civilisation l'Eglise a dû assumer au 
Moyen-Age un pouvoir politique qui, tout en 
troublant, parfois même gravement, l'exercice 
du pouvoir spirituel, a eu, sur le développement 
de l'Europe à cette époque, une influence plu- 
tôt heureuse. Mais les contingences historiques 
qui avaient amené l'Eglise à endosser une res- 
ponsabilité politique séparable du pouvoir reli- 
gieux, à supposer qu'elle ne soit pas incompa- 



t(8 LE PROORAHIllB DES MODBRNIdTïfl 

tible avec lui, ont cessé d'exister. L'Etat mo- 
derne se présente comme l'organe destiné à 
régler le progrès des collectivités dans leurs 
întérSts matériels et moraux en tant qu'ils sont 
en foncUon de la vie publique. 11 a des moyens 
de gouvernement suffisants et un programme 
bien délimité. L'Eglise, dans cet état de choses, 
doit se féliciter de pouvoir déposer tout fardeau 
politique, en se retirant dans la sphère de ses 
pouvoirs spirituels et en se bornant à sa mission 
de conductrice des hommes dans les voies de 
l'esprit religieux. Elle a tout à gagner pour son 
but spécial à cette séparation des pouvoirs. 
Quelles sympathies peuvent lui gagner, en face 
de la conscience contemporaine, les misérables 
restes d'un pouvoir aujourd'hui éteint ou les 
velléités de le reconquérir ? Quelle popularité 
peuvent lui donner ces petites oligarchies nobi- 
liaires si décrépites qui, en échange d'un peu 
de pompe extérieure, lui imposent des habitu- 
des en opposition manifeste avec les tendances 
modernes ? Nous comprenons tout cela et nous 
le disons franchement. Nous sommes las de voir 
l'Eglise réduite au rôle de bureaucratie jalouse 
des pouvoirs qui lui restent et avide de recon- 
quérir ceux qu'elle n'a plus ; devenue la chose 
d'une classe d'hommes incapables qui, après 
s'être voués au sacerdoce, c'est-à-dire à une vie 
d'apostolat, et parvenus aux plus hauts degrés 
de la hiérarchie, jouissent de prébendes fabu- 



i:,<,,i,.-^i I,, Google 



DBS HODEnniBTEB li9 

leusement grasses dans la plus coupable inaction; 
transfonnée enfin en une force stérile qui, en 
dépit de ces apparences superbes, célébrées 
encore par beaucoup de gens à l'admiration 
facile et inconsciente, exerce une œuvre de 
réaction sur le progrès de la société, en une 
institution qui perd d'autant plus son influence 
qu'elle s'obstine plus longtemps à tenter de 
ressusciter les manifestations de sa puissance 
d'autrefois. Pour mettre fin à cette déplorable 
situation nous ne voyons pas de moyen plus 
efficace que la séparation définitive de l'Eglise 
des fonctions politiques, le retour à une vie 
simple qui lui facilite l'accès de la démocratie 
et lui donne la capacité d'apporter à celle-ci 
les trésors religieux que la tradition chrétienne 
a accumulés dans son aein. Plus de vain désir 
politique I plus de combinaison pour reconsti- 
tuer sur des bases différentes, mais équivalentes, 
la puissance civile de l'Eglise au Moyen-Age l 
Que l'Eglise sacbe être uniquement cette grande 
force d'élévation morale qu'elle a été dans ses 
périodes les moins fastueuses, mais les plus 
fécondes, l'époque primitive surtout, et son his- 
toire qui suit aujourd'hui la courbe descen- 
dante prendra une puissante impulsion pour 
une nouvelle et glorieuse ascension. L'Eglise 
doit sentir la nostalgie de ces courants de vie, 
encore inconsciemment religieux, qui soutien- 
nent la marche en avant de la démocratie et 



, L.oo^k- 



tSÛ LB PROGRAUMB DBS UODEHNISTBB 

elle doit aussi trouver le moyen de s'unir à 
celle-ci pour la guider à ses légitimes conquêtes 
en lui apportant la force de ses freins nécessai- 
res et le stimulant de son autorité morale, seule 
capable de lui donner de véritables leçons 
d'abnégation et d'altruisme. L'Eglise doit loya- 
lement reconnaître que dans la démocratie, 
c'est précisément une réalisation plus élevée de 
sa catholicité qui se prépare. Alors aussi la 
démocratie comprendra le besoin de l'Eglise, 
découvrant en elle la continuation du messï^e 
chrétien d'où elle tire ses lointaines mais au- 
thentiques origines. 



§ IV. — Appréciation d'ensemble. 

« Maintenant, embrassant d'un seul regard 
tout le système (du modernisme), qui pourra 
s'étonner que Nous le définissions le rendez-vous 
de toutes les hérésies ? n (1) C'est ainsi que 
l'Encychque résume son réquisitoire contre le 
modernisme, et si ses prémisses étaient vraies, 
elle aurait sans doute pleinement raison. Si, en 
effet, le modernisme était, comme elle l'a dit, 
rempU d'agnosticisme, il serait les bases mêmes 
de la foi cathoUque et l'on pourrait l'accuser 
justement d'ouvrir la voie à l'athéisme. 

(1) CoDclunoD de l« pramiire partie. 



LS PROOHAMHB DES 



Nous nous sommes efforcés de démontrer, 
dans les pages qui précèdent, que la réalité est, 
bien différente. Certes, il existe une crise au 
sein de la pensée catholique, et c'est une crise 
de pensée qui n'est point circonscrite à un 
dogme particulier et qui s'est développée au 
sujet de l'attitude générale à prendre en face 
de la conception traditionnelle de révélation et 
de surnaturel, en face de l'ensemble des données 
offertes par la tradition catholique. Pour celui 
qui part de l'idée bien arrêtée que l'interpréta- 
tion scolasttque du christianisme est avec celui-ci 
une seule et même chose, peut bien regarder le 
modernisme, qui est essentiellement critique et 
antiscolastique, comme le danger le plus grave 
pour la sécurité de la tradition chrétienne. Mais 
si l'on consent à voir en dehors du scolasticisme 
d'autres formes de pensées applicables à l'expé- 
rience de l'Evangile, on ne saurait partager ces 
enfantines terreurs. L'histoire nous démontre 
que les grandes crises qui, semblables à la crise 
actuelle, sont nées dans l'Eglise du besoin 
d'adapter la foi à des formes concrètes de phi- 
losophie et d'organisation sociale, se sont tou- 
jours résolues à l'avantage de l'Eglise elle- 
même qui en est sortie pour s'élever à une inter- 
prétation plus haute de sa nature et de ses des- 
tinées. 

Ce sont les disputes partielles relatives à un 
dogme unique ou à une prétention de l'autorité 



: L.OO^k- 



15^ LE pnoaR&uiiE DES mddkiimbtes 

qui ont abouti au schisme et à l'hérésie. Dans 
rbistoire de l'Eglise on a toujours pu vérifier 
ce singulier paradoxe : c'est que les crises doc- 
trinales se sont terminées d'autant plus pacifi- 
quement que le fondement en était plus vaste, 
et qu'au contraire elles ont occasionné des scis- 
sions d'autant plus douloureuses que le terraïn- 
de la discussion était circonscrit. 

S'il en est ainsi nous sommes en droit d'espé- 
rer que notre mouvement si étendu et si com- 
plexe parviendra à triompher sans secousses 
violentes en entraînant avec lut l'Eglise et en 
cherchant à être par elle absorbé. 



am„li i„ Google 



TROISIÈME PARTIE 



LA PERSÉCUTION 
CONTRE LE MODERNISME 



La partie qui concerne les mesures à adopter 
contre les modernistes (3^ partie] est la partie la 
plus grave et, de l'avis de tous, la moins sympa- 
thique de toute l'Encyclique. Pie X ordonne que 
Ton expulse de l'enseignement des séminaires 
tous les jeunes professeurs — et ils sont très 
nombreux — suspects de modernisme ; que les 
livres dangereux soient condamnés sans ména- 
gement, même s'ils ont obtenu ailleurs Vimpri- 
matur ; que, pour la révision des livres, on insti- 
tue, dans chaque diocèse, un comité de censeurs 
sûrs ; que l'on surveille les réunions de prêtres 
et de laïques modernistes ; que les jeunes ecclé- 
siastiques qui seraient désireux d'étudier et de 
suivre le mouvement général des idées soient 
mis dans l'impossibilité d'écouter leurs aspira- 
tions ; que chaque diocèse ait un conseil de 
vigilance contre le modernisme ; qu'enfin les 
évêques renseignent périodiquement le Saint 
Siège sur l'état de leurs diocèses respectifs en 
ce qui regarde la diffusion des idées modernistes. 



D«,:^i i„ Google 



lS4 LE PROGRAMME DBB MODERNISTES 

Quelque disposés que noua soyons à accueillir 
avec sérénité la parole du Souverain Pontife, 
nous ne parvenons pas à découvrir dans ces 
mesures disciplinaires l'esprit de douceur et de 
paix qui devrait être dans le cceur de celui qui a 
le nom du Christ sur les lèvres. De telles mesures 
disciplinaires représentent le maximum de sévé- 
rité et de rigueur que les mœurs du XX^ siècle, 
affranchies de la tyrannie, pouvaient tolérer. 
En certains détails même, elles renouvellent les 
excès de l'inquisition du Moyen- Age, que dis-je ? 
elles égalent les aberrations tant de fois repro- 
chées à Juhen l'Apostat qui bannissait des écoles 
les maîtres chrétiens. Peut-on voir autre chose 
qu'une explosion de colère dans l'ordre de chas- 
ser impitoyablement les jeunes modernistes du 
clei^, c'est-à-dire les meilleurs pour la capacité 
et l'ardeur au travail, de les reléguer dans les 
postes les plus infimes, de les réduire à voir 
leurs facultés se stériliser, de les désigner au 
mépris de leurs confrères moins capables, mais 
plus lâchement soumis ? 

Quelques-unes des dispositions rappelées plus 
haut, outre qu'elles témoignent d'une rigueur 
inopportune et excessive, contredisent des prin- 
cipes fondamentaux du droit canonique. Les 
conseils de vigilance, par exemple, tendent à 
circonscrire l'autorité épiscopale, à engendrer 
des ressentiments et des dissensions dans les 
rangs du clergé, en poussant chaque ecclésias- 



D«,:^i i„ Google 



LE PROORAMME DBS UODERNISTBS 155 

tique à suspecter son confrère en qui" il peut 
voir à bon droit un délateur, enfin à fournir des 
prétextes aux plus basses représailles. En outre, 
donner la permission de proscrire dans un dio- 
cèse des ouvrages qui ont été autorisés dans un 
autre, n'implique pas seulement la monstrueuse 
et grotesque supposition que la vérité change 
en même temps que change la juridiction ecclé- 
siastique, cela discrédite encore l'autorité même 
des réviseurs et l'expose au mépris du public. Le 
secret dans lequel doit être tenu le nom des 
censeurs, outre que c'est là une mesure assez 
peu pratique, ofTre le très grave inconvénient 
de rendre plus aigu un des plus intolérables 
abus que l'Eglise ait hérités du Moyen-Age, 
celui de condamner en matière intellectuelle 
sans avoir à faire connaître les motifs de la 
condamnation. Enfin, le bâillon imposé à la 
presse catholique ne fera que restreindre de 
plus en plus son influence sur le peuple. 

En résumé, si ces mesures ne témoignent guère 
en faveur de la noblesse d'âme de celui qui les 
a imaginées, elles montrent du moins quelle 
vaine terreur le modernisme a excitée dans les 
rangs les plus élevés de la hiérarchie. Au lieu de 
laisser le conflit se résoudre paisiblement et 
l'issue apparaître à travers les disputes elles- 
mêmes, on cherche à arrêter violemment le 
mouvement, et contre nous, qui ne voudrions 
pas avoir jamais empêché un adversaire d'expo- 



— '-Got^glc 



fS6 LE PROQRAUME DES MODIRMBTBB 

aer toute sa pensée et qui avons une telle con- 
fiance dans la justesse de nos idées que nous ne 
redoutons en aucune façon la discussion, on 
décrète les mesures les plus draconiennes. Nous 
ne pouvons que rappeler au Vatican, en toute 
humilité, les paroles de Gamaliel au Conseil des 
Pharisiens disputant sur l'emprisonnement de 
Pierre et de ses compagnons : « Ne vous occupez 
plus de ces hommes et laissez-les aller. Sa leur 
programme vient des hommes, il se détruira ; 
mais s'il vient de Dieu vous ne pourrez l'entraver 
et prenez garde d'avoir combattu contre Dieu I » 
{Actes V. 38). Nous demandons à Pie X de renou- 
veler l'expérience des Pharisiens avec les apô- 
tres, de nous laisser aller pour continuer libre- 
ment notre travail. Si l'œuvre que nous avons 
entreprise est vitale, elle triomphera malgré les 
persécutions ; si elle est vaine ou funeste, elle 
tombera d'elle-même inévitablement. 



D«,:^i i„ Google 



CONCLUSIONS 



Et maintenant il noua faut conclure en parlant 
comme nous l'avons fait jusqu'ici, avec sérénité 
et sans amertume, nous souvenant de l'avertis- 
sement de l'Ecriture : non in commotione Do- 
minus. Une grande crise d'âmes, qui ne date 
pas d'aujourd'hui, mais qui atteint de nos jours 
son plus haut degré d'intensité, travaille toutes 
les confessions religieuses en Europe : le catho- 
licisme, le luthéranisme, l'anglicanisme. Ce sont, 
en général, les nouveaux états de la conscience 
publique qui contrastent avec les positions tra- 
ditionnelles de l'esprit religieux ; ce sont les 
résultats de la science qui, facilement vulgari- 
sés, répandent une instinctive défiance à l'égard 
des titres métaphysiques et historiques dont se 
prévaut l'enseignement dogmatique des Eglises. 
Le catholicisme, en raison de sa plus haute anti- 
quité, des éléments de culture médiévale plus 
obstinément conservés dans son propre sein, en 
raison aussi de son contact plus direct avec les 
nouvelles affirmations de la science et les volon- 
tés de la démocratie, ressent plus vivement les 



i,Coo^k' 



158 LI PROGRAMME DBS MODERNISTES 

douleurs et les angoisses de cette crise profonde. 
Mais ces douleurs, assurément il ne les évitera 
point, ces angoisses, il ne les étouffera pas en 
recourant aux stéiiles paroles de ses condamna- 
tions, aux peureuses conjurations de ses ana- 
thèmes. Le mouvement des esprits, dans une 
époque de culture intense et largement répan- 
due comme la nôtre, n'est pas un mince ruisseau 
que l'on puisse aisément endiguer ; c'est une irré- 
sistible marée que l'autorité doit diriger sage- 
ment et non point sottement entraver. Si le 
successeur de Pierre condamne, avec une âpreté 
si inaccoutumée la science et l'apologétique mo- 
dernes, noua nous demandons s'il n'en faut pas 
chercher la raison dans une inexplicable igno- 
rance des tendances qui caractérisent l'évolu- 
tion morale de nos jours et dans une incapacité 
radicale de comprendre le succès auquel sont 
destinées les énergies progressistes dans le 
monde. Nous savons très bien, grâce à nos rap- 
ports familiers avec tant de membres de la hié- 
rarchie ecclésiastique, que les générations de 
prêtres qui nous ont précédés ont été obstiné- 
ment élevées dans le plus cordial mépris de la 
culture moderne et aussi, il faut bien le recon- 
naître, dans le plus monstrueux orgueil pour 
leur instruction théologique médiévale. Nous 
avons songé plus d'une fois à l'étrangeté du 
spectacle offert par ces hommes d'un autre âge 
qui vivent en contact avec le monde moderne. 



D«,:^i i„ Google 



LE PROORAMUB DES MODERNISTES lS9 

sans en comprendre les aspirations, le langage, 
les idéals. Mais cette partie du clergé, qui occupe 
présentement presque tous les degrés de la hié- 
rarchie, ne doit pas nous interdire, à nous qui, 
après notre éducation scolastique, nous sommes 
efforcés d'apprendre ce langage et de compren- 
dre ces idéals, d'accomplir l'œuvre de concilia- 
tion et de synthèse entre la vieille tradition 
catholique et la nouvelle mentalité, les nouvelles 
aspirations sociales. Au contact, non pas seule- 
ment extérieur, avec le monde dans lequel nous 
vivons, nous avons formé un beau rêve d'unifi- 
cation ; nous avons acquis la conviction que la 
parole de la science la plus révolutionnaire ne 
peut en aucune façon entamer les affirmations 
de la foi religieuse, parce que les procédés de 
l'esprit d'où jaillissent également la science et 
la foi, sont indépendants entre eux et se déve- 
loppent avec une logique complètement diffé- 
rente, et que les aspirations fondamentales de 
la démocratie, de ce mouvement collectif et 
altruiste sur une plus large affirmation de la 
justice parmi les hommes, ont quelque chose 
de religieux qui les rapproche étrangement 
de l'attente messianique dont le Christ a incul- 
qué le sentiment à ses disciples. Forts de cette 
conviction, nous nous étions mis à rapprocher 
l'expérience religieuse du christianisme des don- 
nées de la science et de la philosophie contem- 
poraine et à signaler les éléments de religiosité 



D«,:^il,,G00^k' 



160 LE PROGRAMUB DBS 1I0DERNI8TES 

et de christianisme que la démocratie porte en 
elle-même. Voici que l'autorité ecclésiastique 
nous arrête brusquement dans notre route et 
condamne notre labeur. Eh bien, noua sentons 
le devoir de lui faire une amoureuse violence, 
le devoir de défendre, à tout prix, la tradition 
catholique dont elle a la garde, d'une manière 
qui, momentanément, peut mériter la condam- 
nation de l'autorité elle-même, mais qui, nous 
en sommes certains, finira par prévaloir à son 
propre avantage. 

On prétend, il est vrai, que nos opinions sont 
incompatibles avec l'enseignement catholique 
et que si l'Eghse les acceptait, elles l'entraîne- 
raient à une ruine complète. Nous avons essayé 
de prouver dans les pages qui précèdent l'inanité 
de semblables craintes, nous avons même dé- 
montré que la partie substantielle de notre pen- 
sée philosophique, dépouillée des exagérations 
et des inexactitudes que le désir polémique de 
nous écraser a seul pu attribuer à notre mouve- 
ment, n'est pas autre chose que le retour à 
certains principes, à demi oubUés, auxquels dans 
son âge d'or antérieur à la acolastique, l'apologé- 
tique chrétienne a toujours eu recours. Mais 
outre cette démonstration directe de la légiti- 
mité de nos positions intellectuelles et religieuses 
nous pouvons invoquer encore un argument 
, indirect que nous exposerons ici, parce qu'il 
nous parait répondre triomphalement à ceux 



D«,:^i i„ Google 



LB PHOORAMME DES UODERNISTBS 161 

qui jugent notre mouvement comme funeste au 
catholicisme tel qu'il existe aujourd'hui au 
point de vue doctrinal et hiérarchique. C'est le 
suivant : dans chaque crise de développement 
traversée par le christianisme au cours de son 
histoire, lorsque entre un passé religieux devenu 
rigide et insuffisant et un monde nouveau dont 
la culture semblait contraire à celle d'autrefois, 
un groupe d'hommes s'est levé dans l'Eghse 
avec l'intention de fondre harmonieusement 
avec la pensée de l'époque la religion ancienne, 
mais au fond immuable dans sa simplicité comme 
fait de conscience, on a entendu s'élever aussi 
la voix des timides, pour dénoncer, avec une 
tristesse craintive, la noble entreprise comme 
un signe avant^coureur de corruption et de 
mort. Le contraste a toujours eu des effets bien- 
faisants : les timides ont exercé une providen- 
tielle fonction de modérateurs pour l'œuvre des 
hommes d'initiative audacieuse, exposés à com- 
mettra plus d'un écart. Mais après les premières 
hésitations, lorsqu'une fois la supériorité de la 
mentalité nouvelle sur l'ancienne n'a plus fait 
de doute, on a vu, sur les traces de ceux que 
l'on avait montrés au doigt comme des pertur- 
bateurs, toute la collectivité des fidèles se mettre 
en mouvement à son tour avec assurance et 
reconnaissance. Les exemples de ce genre abon- 
dent dans l'histoire de l'Eglise. Choisissons-en 
quelques-uns des plus significatifs. 



D«,:^i i„ Google 



162 LB PROGRAHHE DBS MODBRNISTEa 

Quand sur la fin du deuxième siècle, le gnos- 
ticisme, avec les raffînements de sa pensée théo- 
sophique, arrachait à l'Eglise ses prosélytes les 
meilleurs et les plus cultivés dont l'esprit se 
pliait diflicilement au schéma trop simple et 
inélégant de la doctrine chrétienne, il se trouva 
quelques hommes pour sentir le besoin de résou- 
dre ce problème vital ;Ia rehgion nouvelle devait- 
elle absolument refuser la collaboration de la 
philosophie classique, en se privant ainsi du 
moyen le plus efficace d'attirer les classes culti- 
vées, ou devait-elle chercher avec amour à con- 
ciUer la magnifique tradition de la philosophie 
classique avec le nouvel esprit évangélique ? 
Jusqu'alors, le petit nombre de ceux qui avaient 
tenté d'associer la spéculation avec l'enseigne- 
ment chrétien, avaient sacrifié celui-ci à celle-là, 
en le dépouillant de tout caractère d'originahté 
De tels faits avaient suscité dans la masse des 
fidèles une vive défiance à l'égard de la philoso- 
phie et les gnostiques, auteurs de cette fusion 
hâtive et inharmonique, avaient fini par se déta- 
cher de l'Eghse ofRcielle. Mais avec la défiance 
passive, le problème n'était point résulu ; il 
renaissait au contraire infatigablement, finis- 
sant par s'imposer à l'attention de ceux qui, 
concevant l'Eglise comme une force de progrès 
et de difTusion, se sentaient attristés par le peu 
de succès de la propagande chrétienne dans les 
milieux où la culture était précisément le plus 



: L.OO^k- 



DES HODERNtSTES 163 

répandue. Parmi ceux-ci. Clément, successeur 
de Pantène dans la direction de l'école catéchis- 
tique d'Alexandrie, entreprit courageusement 
de démontrer non seulement la compatibilité, 
mais encore l'intime corrélation et l'affînité 
entre la philosophie païenne et le christianisme. 
Eh bien, ce grand et utile dessein rencontra 
tant d'opposition de la part de ses coreligion- 
naires, que le projet conçu par Clément d'écrire 
une trilogie : l'Exhortateur, le Pédagogue, le 
Maître, dans laquelle on passât lentement de la 
préparation éthique de la religion à la démons- 
tration rationnelle de la foi, demeura inachevé 
et la troisième partie, la plus importante, fut 
remplacée par cette composition bizarre, appe- 
lée allégoriquement « les Tapis (Stromata) », 
dans laquelle le savant alexandrin a cherché à 
montrer la justesse de son intention et l'ortho- 
doxie de ses propositions. L'ouvrage est accom- 
pagné de reproches indéterminés aux fidèles, 
ses compagnons simpliciores, qui jettent le dis- 
crédit sur l'œuvre du maître et s'en vont débla- 
térant contre les vains essais d'apologétique 
philosophique. « Il est inutile d'écrire des livres, 
selon eux, dit Clément, mais si les méchants en 
composent, eux qui par leurs ouvrages ruinent 
l'âme des lecteurs, interdira-t-on d'en écrire à 
celui qui prêche la vérité ? C'est une chose dési- 
rable que de laisser après soi d'excellents en- 
fants ; or les livres sont précisément les enfants 



e.ocgk- 



164 U PROaRÀlIllK DIS UODBRNIBTGB 

de l'âme. » (Str. I. i). Et ailleurs : » U y en a qui 
repoussent la philosophie et recherchent simple- 
ment la foi toute nue ; mais cela équivaut à 
vouloir cueillir tout de suite les grappes de 
raisin, sans avoir préalablement cultivé la 
vigne » (Str, I, 4), Ne pourrait-on pas appUquer 
ces paroles à ceux qui dénoncent le modernisme, 
coupable seulement de vouloir retrouver les 
chemins de la foi à travers la mentalité critique 
et philosophique qui caractérise nos contempo- 
rains ? Mais en dépit des oppositions momenta? 
nées, le programme inauguré par Clément d'Ale- 
xandrie, le programme de la fusion entre la phi- 
losophie classique et la pensée chrétienne triom- 
pha jusqu'à devenir l'apologétique officielle du 
catholicisme. L'Eglise se révéla comme un 
organisme social dans lequel existe, ainsi que 
dans tout être vivant, un instinct infaillible 
qui, après une courte hésitation, le pousse vers 
les solutions dont dépend sa propre existence. 
Un autre exemple très significatif d^ luttes 
que n'ont pas manqué de soulever ceux qui, en 
étudiant les exigences de leur temps, ont cher- 
ché k leur adapter l'Eglise, nous est offert par 
cette même scolastique, devenue aujourd'hui 
sans nul doute un encombrement pour la vie 
intense du catholicisme, et qui représenta au 
contraire en son temps un vigoureux effort 
révolutionnaire contre la tradition philosophi- 
que des Pères et, comme telle, fut jugée par les 



D«,:^il,,Gl.lO'^li: 



LB PROGRAMME DES MODERNISTES ^65 

Pontifes romains. Aristote, en effet, chez qui 
Saint Thomas a si judicieusement puisé, est 
très peu connu dans le haut Moyen-Age. Ce 
sont seulement les Musulmans qui en ont fait 
connaître aux Occidentaux les œuvres les plus 
importantes dont il est fait pour la première fois 
mention en 1210, dans un synode provincial tenu 
à Paris ; il y fut décrété que « ni les livres d'Aris- 
tote concernant la philosophie naturelle, ni 
aucun comjnentaire de ces livres ne pouvait se 
lire à Paris publiquement ou en secret ». En 
1231, Grégoire IX, en rétablissant l'Université 
parisienne, faisait sienne, par son approbation, 
la condamnation portée. En 1263, Urbain IV 
rénouvelle encore la prohibition, destinée cepen- 
dant désormais k échouer devant la tendance 
irrésistible du temps qui, retrouvant dans la 
philosophie aristotélicienne, l'expression la plus 
exacte de ses propres dispositions intellectuel- 
les en face de la réalité, cherchait à se l'appro- 
. prier et à l'harmoniser avec la dogmatique 
cathoUque, traduisant à son tour le sentiment 
religieux du christianisme parvenu à la pleine 
conscience de lui-même. Le plus grand artisan 
de cette œuvre d'harmonisation a été Saint 
Thomas d'Aquin, en butte tout d'abord aux 
défiances de ces collègues et de ses supérieurs à 
cause de ses sympathies aristotéliciennes, auto- 
risé ensuite, par une permission spéciale du 
Pape à l'étude du Sta^rite et qui, finalement, 



i,Coo^k' 



idd LE PROGRAMME DES UODEHMSTES 

triompha dans sa Somme, synthèse parfaite de 
la méthode et de la métaphysique d'Aristote 
avec le dogme. Saint Thomas est ainsi le vrai 
moderniste de son temps, l'homme qui a tenté, 
par un admirable effort de persévérance et de 
génie, la fusion de la foi avec la pensée de son 
époque. Et nous sommes les vrais continuateurs 
des scolastiques dans ce qu'ils ont eu de plus 
méritoire : le sens merveilleusement fin de l'adap- 
tabilité de la religion chrétienne aux formes 
changeantes de la philosophie et de la culture 
en général. 

Ces exemples et d'autres semblables sontpour 
nous un haut enseignement. Nous pouvons en 
retirer l'espoir que notre œuvre, aujourd'hui si 
maltraitée, sera un jour appréciée à sa juste 
valeur et que l'Eglise y trouvera ces avantages 
que nous, chercheurs fidèles et désintéressés de 
son bien, nous avons eus en vue. Les idées ne 
sont point pressées. Et si nous ne devons pas 
voir le couronnement de nos travaux, si le 
patient effort de rénovation religieuse ne doit 
pas aboutir si promptement que nous puissions 
jouir des résultats, nous ne nous affligeons pas 
pour cela, habitués que nous sommes à cacher 
notre personne derrière l'idée dont nous sommes 
les défenseurs modestes, et nous ne perdrons 
pas non plus confiance. Nous avons jeté notre 
semence dans le sillon ; elle germera en son 
temps. 



D«,:^i i„ Google 



iGDAMHE DES HODERMSTBS iQl 



Cette inébranlable confiance dans le succès de 
notre action nous attirera peut-être encore 
l'épithète d'orgueilleux et d'entêtés. Les plus 
graves injures, en effet, ne nous ont pas été 
épargnées. L'Encyclique n'a pas craint de nous 
appeler « ennemis de la croix du Christ qui 
s'efforcent d'ébranler dans ses fondements le 
règne de Jésus-Christ, » De tout le document 
papal, ce sont ces phrases gui, tombant sur 
nous de la bouche de notre père, nous ont causé 
la plus cuisante douleur. Nous ne voudrions pas 
faire des déclarations qui pussent ressembler, 
même de loin, à des louanges personnelle ; 
mais, puisque nos personnes sont hors de cause 
et que ce n'est pas pour elles que nous cherchons 
des applaudissements, mais pour les idées que 
cet écrit a pour but de répandre dans le monde, 
nous souvenant de la parole évangélique : « C'est 
à leur fruit que vous les connaîtrez y, nous ne 
pouvons nous soustraire au devoir de protester 
contre de si amers reproches. S'il est une chose 
qui alimente du feu de son enthousiasme notre 
existence, à l'honnêteté exemplaire de laquelle 
l'Encyclique a pourtant dû rendre hommage, 
c'est le désir d'étendre le règne du Christ et d'en 
rendre plus vaste, plus vivant, plus conscient 
le triomphe parmi les hommes. Et l'Encyclique 
nous voue au mépris des fidèles comme des 
insulteurs de la Croix ! En réalité, c'est nous 
au contraire qui croyons être aujourd'hui les 



D«,:^il,,G00^k' 



168 U PROOn&MME DBS MODERNISTES 

ouvriers les plus actifs de son œuvre de conquête 
dans le inonde. 

Nous avons passé de longues veilles dans 
l'angoisse du doute, alors que l'étude loyale de 
la science ébranlait en nous l'édifice artificiel 
de l'interprétation scolastique du catholicisme. 
A ce moment-là cependant nous n'avons pas 
manqué de foi, mais confiants dans l'hannonie 
qui ne s'est jamais démentie entre la vérité de 
la révélation et la vérité de la raison, nous avons 
tenté, en puisant aux sources les plus pures du 
christianisme, de créer une nouvelle synthèse. 
A peine l'avons-nous entrevue que nous avons 
cherché à la formuler et à la faire connaître à 
nos frères, à qui le langage scolastique est désor- 
mais irrémédiablement incompréhensible. 

Notre apostolat ne nous a pas rapporté des 
honneurs, mais bien des persécutions morales 
et matérielles, des désillusions et des luttes très 
pénibles. Mais nous aVons toujours eu présent 
à l'esprit l'énergique précepte de l'Evangile qui 
nous impose de savoir sacrifier, lorsqu'il le faut, 
tout ce que nous avons de plus cher, afin de 
travailler à l'avènement du Royaume de Dieu. 
Notre vie s'rat écoulée, elle s'écoule dans un 
persévérant effort pour faire converger vers la 
volonté divine qui se réalise progressivement 
dans le monde, toutes les énergies spirituelles 
des hommes. Nous croyons donc avoir pleine- 
ment droit de cité dans r£gUse et noua peiuona 



D«,:^il,,Gl.lO'^li: 



DES MODERNISTES 



même être ses Sis les plus dévoués et les plus 
généreux. Ne oonservons-noua pas et ne cher- 
chons-nous pas à ressusciter les plus pures tra- 
ditions du christianisme ? Le christianisme, en 
effet, a été, à son origine et aux époques les plus 
glorieuses de son histoire, un puissant stimulant 
et une profonde espérance par lesquels les esprits 
ont été soulevés vers une plus noble conception 
de la vie, vers une activité plus intense et plus 
désintéressée pour le bien collectif. Nous vou- 
lons qu'il redevienne une force de progrès dans 
le monde. C'est pourquoi, maintenant que la 
civilisation contemporaine, pénétrée d'esprit 
critique et avide de progrès démocratique, 
s'achemine vers une expérience supérieure de la 
religion chrétienne, nous demandons que la 
croix du Christ ne soit pas invoquée contre la 
lumière de la vérité et qu'on ne la mêle pas aux 
âpres compétitions de la vie politique pour 
essayer d'arrêter l'inévitable ascension des hum- 
bles. Devant nous sourit l'idéal d'une Eglise 
redevenue conductrice des âmes dans leur dur 
pèlerinage vers le but lointain où les pousse 
l'esprit de Dieu, qui est l'esprit de fraternité et 
de paix. Et nos efforts tendent à introduire dans 
les âmes cette nouvelle conscience des impéris- 
sables destinées du catholicisme dans le monde. 
La condamnation momentanée de notre œuvre 
ne saurait nous abattre. Si même l'Eglise offi- 
cielle, comprenant mal la droiture de nos inten- 



lGoo'^Ic 



170 LE PROflRAUME DBS HODKRNlSTEa 

tions, devait noua repousser d'une manière brus- 
que et plus violente encore que tout ce qui a 
été fait contre nous jusqu'à ce jour, nous ne 
perdrions pas pour cela notre tranquillité de 
conscience, nous souvenant de ces lumineuses 
paroles de Saint Augustin (1) que nous citerons 
ici comme conclusion de notre défense : 

a La divine Providence permet souvent que 
des hommes exemplaires soient chassés de la 
communauté chrétienne par suite des menées 
bruyantes de gens excessivement charnels. 
Alors, en supportant avec une parfaite patience 
pour la paix de l'Eglise cet injurieux outrage, 
sans aucune tentative de schisme ou d'hérésie, 
ils peuvent enseigner aux hommes avec quel 
loyal amour et quel sincère attachement on 
doit servir Dieu. Leur ferme propos sera de 
revenir, les dissensions terminées, dans le sein 
de la collectivité, ou, si cela leur demeurait im- 
possible tant que subsisteraient les motifs de 
leur séparation, de continuer du moins à aimer 
ceux-là même qui, par leurs ténébreuses machi- 
nations, les ont fait excommunier et de mainte- 
nir et défendre par leur vaillant témoignage, 
jusqu'à leur dernier soupir et sans aucun esprit 
sectaire, cette foi qu'ils savent être celle de 
l'Eghse cathohque. Ces hommes-là, le Père qui 
voit dans le secret, en secret les couronne, » 
FIN 

(1) De vBr. Relig. VI. 



i:™,i,.-M I , Google 



TABLE DES MATIÈRES 

Lellre à l'éditeur 1 à XVI 

iDtroductioD : Nécessité d'une expllcallon ...... s 

PREMIÈRE PARTIE. — La OHtlqus 
mad«rnlst0É 

Ch. I. — Le point de dépari du modernisme est 

la critique 17 

Cir. II. — La critique littéraire de l'ADclen Tes- 
tament 30 

Ch. III — La critique et le Nouveau Testameat. SI 

Ch. IV. — La critique et l'évolution du Chrlstia- 

Dlsroe 86 

DEUXIÈME PARTIE. — L'apologie 
•nodarnlsl». 

Ch. L — Sommes-nous agnostiques 1 111 

Gu. II. — Notre Immanentisme. Ses caractères et 

sea conséquences HS 

Ch. 111. —Transformation et défiguration 136 

Ch, IV. — Questions particulières 141 

TROISIÈME PARTIE. — Ch. unique. — La Persé- 
cution contre les modernistes 163 

CONCLUSIONS. - Ch. unioub. - Nos motifs d'es- 



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EN TENTE A NOTRE LIBRAIRIE 
LEFRANC (Abbé E.). 

Los Conflits de la Science et de la Bible 

Id-19 de XlI-323 pages, franco. 3 Ir. 50 

L'ouvrage de M, l'abbé Letranc est une ceuvre de haute 
vulgarisalion. Beaucoup de catholiques et de prfilres igno- 
rent encore l'état exact des questions qui se ratlacheni à ce 
sujet délicat et passionnant : Les Conflits de la Sdente et 
de la Bible. Il était bon qu'un prêtre savant et orthodoxe 
nous dise i cet égard toute la vérité- 
Dans un eiposé lumineui l'abbé E. Lefranc passe succes- 
BJvemenl en revue : la Cosmogonie de la Bible : l'Histoire 
naturelle sacrée (règne végétal et animal) el l'Anthropologie 
biblique <de l'homme primitif et du déluge). Il examine A 
propos de chacune de ces sciences, les thèses des livres saints, 
les données acquises par la science profane et l'état actuel 
de l'apologétique. 

Par cette étude rapide écrite d'un style alerte, le lecteur, 
est mis à même de conclure en connaissance de cause sur 
une foule de questions mises à l'ordre du jour par l'œuvre 
de M. Loisy. On ne peut être que reconnaissant à M. Lefranc 
d'avoir rendu ces divers problèmes accessibles aux profanes. 
( Ce livre est un livre de bonne foi, posant les questions 
sur leur véritable terrain et ne cherchant pas à les escamoter : 
il est appelé à rendre les plus grands services, spécialement 
aux maîtres chargés de renseignement religieui dans les 
Collèges. 11 faut, en effet, se persuader que les jeunes gens 
ont droit è la stricte vérité sur ces questions. La leur cacher, 
sous quelque prétexte que ce soit, c'est les vouer, comme 
leurs aînés, à une crise inteltectuelle qui peut leur être fatale. 
E( ce que nous disons là du Collège, on peut le dire des 
patronages et des catéchismes de persévérance. Le livre de 
M. l'abbé Lefranc devrait y devenir classique. » iDemain, 
•jo mars 1906). 



D«,:^il,,G0l.>^k' 



SAIHTTVES (P.). — Lm Saints tacceaaeura dM 
Disux — A-»s(iis âe mythologie chrélienve. Paris, 
1907, 1 fort vol. de 416 pages, in-8, br., fraoco. 6 fr. 

INTRODUCTION. - Le Rencontre rf«i Dieux. 
PREMIÈRE PARTIE — LOrigine du cutlt dis Saints. 

— Ch. I. Le i^ulte des héros et le culle des Sainis. - Cli. IL 
U culle des morts et le culte des Saints. 

DEUXIÈME PARTIE- - Les sources dis légendis hagia- 
graflii^tet - Ch. 1. Première source de documents : La 

cipllécs - Ch. Il Deuxième source : L'interprétation des 
images, Episodes légendaires, Corps saints, personnages 
saoréa nés d'une fausse ciégÈse iconographique - Ch. III. 
Troisième source : Les Temps et le mobilier liturgiques. 
PersonniHcaiion des formules et des fêtes liturgiques. 
Objets rituels translormés en reliques. — Ch. IV. Quatrième 
source : Les fables et les paraboles dans la vie des Saints. 

— Ch. V. Cinquième source : Les traditions populaires, L'èmi' 
(Çration des contes et l'amour du clocher. - Ch. VI. Les 

du surnaturel. - Ch. VII Les Traditions mythiques. De la 
yeiùse des contes el des légendes. 

TROISIÈME PARTIE. - Mytholoiti' dis noms fropres 
~ Ch I. L'Evolution des noms propres ; i" Mode : Les dé- 
nominations d'un premier dieu deviennent des dieux ou dea 
sainis disiincls. — i' Mode : Les noms de deux divinités 
dilTÉrentcs se soudent pour former une divinité ou un saint 
nouveau. — t Mode : De la fusion des homonymes ou des 
semi homonymes. — 4 Mode : Dédoublements de personna- 
ges sacrés résultant d'eiplications étymologiques successives. 

— ;• Mode : Du rOle des métaphores dans l'invention, le 
groupement et l'organisation des noms sacrés. - C.h. II. La 
recherche des filiations verbales : La méthode traditionnisie 
et la comparaison des légendes des personnages de même nom. 
La méthode topographique. Du rapprochement des noms de 
lieux, pays ou sanctuaires avec ceux des dieux et des saints 
qui s'y sont succédés. — Ch. V. La reclierche des filiations 
verbales. La méthode astronomique. Des saints A noms paicni 
en relation avec les fêles dont l'origine remonte aux dieux 
et aux génies païens. 

POSTFACE. - L'idée de Sainteté. 

NOTA. — Ce livre dont la méthode rigoureuse inau- 
gure un progrès considérable dans ta recherche des rapports 
des cultes et des mythologies, a sa place marquée dans toutes 
les bibliothèques Bcienlinques. 



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HODTIH (A.). 

LA QUESTION BIBLIQUE AU XX° SIÈCLE 

2" édilion revue et augmentée. 
Paris, 1006, 1 beau vol. in-8 de a31 pages, 
fraoco. 4 fr, 
C«ltDp« sAdale, i" juin 1906. 



que telle qu'elle ressor 
de l'auioriié dans les p 
-- K. Muniti. 

De^ialn, ao avril 1906. p. 14. 

■ Peui-être reprocliera-t-on à l'auieur, malgré la modjra- 
lion de son exposition et de sa critique. cTavoir déchiré 
d'une main trop luurde les voiles derrière lesquels la sagesse 
des autorités religieuses abritait un silence jugé nécessaire 
sur des questions laissées encore à la controverse. Rien, 

la lecture de ce nouveau livre, qui ramÈne au premier plan 
de l'actualité l'examen le plus froidement impartial de l'es- 
sence des enseignements évangéliques. » 

HevD« de l'InsIraelloD publique en Belgique, 1906, 
p. i8i. 

« Cette nouvelle période de la controverse biblique est 
exposée avec précision et sincérité, sans équivoque ni réli- 
cence, en laissant parler eux-m£mes tes textes et les faits. 
Aussi avec sa très riche doeumenlatïon. son ton calme et 
modéré, sa phrase nerveuse et sobre, l'suieur a-I-il écrit un 
des chapitres les plus passionnants de l'histoire des idées 
contemporaines, n 

Sen»l«e rellgienae du diocèse de Cambrai, a juin 1906. 

• Le 14 mai. S. E. le cardinal-vicaire de Rome a pris une 
mesure dont il y a peu d'exemples, si toutefois il en est. Il 
a défendu, sous peine de péché mortel, de vendre ou de lire 
un livre qui n'était point encore livré au public ('£.>> Question 
bibliqut au XX' tiidt)..... Avant que cette défense n 
connue en France, et usant, d'ailleurs, des autorisa 
qui m'ont été données en raison de mes fonctions, je m'étais 

'" ' -' '•■- n pur produit de l'enfer, u 



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EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE 
SAINTTTES (P.). — La Referma Intall«ctnelle du 

Clerté et la liberté <I'«nMlcBein«nt. Par'\i, 1904. 
. 1 beau vol. de XI-341 p., /raneo 3 fr. SO 

■e«n« tlalTCraltalrr, i; février 1904. 

J'ai lu ce petit livre si vivant ei si linctre avec beaucoup 
de plaisir. L'auteur eat une <je cea intelliEencei droiiea cl 
librH qui, dans le catholicisme... pour l'intérêt mËme de 
leur relig-ion, réclimene la liberté de «'instruire, de penser, 
de pratiquer lei méthodes critiques et scientifiques, la liberté 
aussi de connaître et d'aimer l'esprit de lejr temps. 

G. L.NBON. 

SCBalae Beliclenae <le Salat-FIaar. 

L'ouvrage que nous présentons aux lecteurs de la Semaine 
traite avec une sincériié voisine de l'auduce celte délicate 
question d'une réforme intellectuelle du clergé L'auteur 
sabrite sous un pseudonyme. Je le soupçonne d'être un 
prêtre. Il est un peu triste que l'intolérance de quelques-uns 
obli^ des esprits aussi vigoureux et aussi francs à se 

1 prêtres cultivés. 

L'abbé M. LisaoHGUts. 
Le Siècle, 1 1 janvier 1904. 
Voici un ouvrage que j'ai pu lire jusqu'au bout en man- 

3uani à toutes sortes de petit» devoir». J'en connais peu 
'aussi iniérewants, 

H. BussoN, président de la Chambre. 
L'ANfarlK, 13 janvier 1904. 



En parcoL 




:s pages, 01 


1 s'aperçoit ti 




l'auteur doii 


t posséder é fond 


son sujet, êl 


re du btiiment 






. Ce livre e 


st d'sbord un 


plaidoyer pour 


la liberté d'i 






is, en même temps, une eriti- 


que del'ensi 


Signem 


ent clérical. 




1 s'appuie ï peu 


près unique] 




jr des texte 


s ecclésisBtlqi 


les et beaucoup 


seront stupéfiés de 


voir ce que 


pensent les m 


embres les plus 




du cler 


gé de l'enseignement donn 


éaoi clercs ., » 










Ed. Puech. 



Aanales de Phllasopble chr^ttenne, janvier 1904. 

Je souhaite que le livre de M. Saintyves ne passe point 
inaperçu ; car il dénonce un péril grave et il nous propose 
des réformes excellentes. J. Femiit. 



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